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                   HISTOIRE D'UNE PENDULE                   455

 revint et grande alors fut ma joie... mais elle ne dura
 guère. J'avais donné à la France un homme fort, bien
 portant, vigoureux, plein d'énergie, et la Prusse me ren-
 dit un cadavre vivant. Jacques était usé jusqu'à la moelle
 par la fatigue, le froid, les privations,et, deux mois après
 son retour, il s'éteignait comme une lampe qui n'a plus
 d'huile...
    Tous pleuraient. C'était la première fois que Mme Mar-
 ther parlait de ses malheurs : son accent si simple et si
 douloureux eût touché les cœurs les plus durs. Bientôt
 elle reprit d'une voix plus ferme :
    —.Allons, ce n'est pas pour vous dire tout cela que j'ai
pris la parole, mais pour vous raconter l'histoire de ma
pendule. Pardonnez-moi, dans de pareils événements tout
se tient et l'on ne peut toucher à un sujet sans en ren-
contrer un autre qui s'y rattache. Je reviens.
    A l'approche de l'ennemi, chacun s'était empressé de
cacher ce qu'il avait de plus précieux. Les uns avaient
enfoui leur meilleur vin, les autres leur argent, leurs bi-:
joux. Un soir, Jacques et moi avions descendu notre pen-
dule et son support ; puis la portant avec précaution dans
l'étroit escalier qui conduisait à nos chambres, nous
l'avions posée à plat, tout en haut, au fond d'un placard,
et dissimulée aussi bien que possible derrière du linge sans
valeur. Au milieu des chagrins de toute nature que me
causait l'invasion, je ressentais une crainte extrême et
 enfantine de me voir enlever cette vieill'3 pendule ; j ' a u -
rais donné tous mes objets mobiliers, tous mes effets pour
la conserver; pour tout dire, j'y tenais plus que de raison.
Les Prussiens se succédèrent, Jacques partit, sans qu'en
eût ni découvert ni même soupçonné la présence du pré-
cieux objet ; je cessai de m'en préoccuper.
    Un seul être dans le village avait, non seulement pris