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44 LE PREMIER AMOUR
que les murs et la charpente du toit allaient céder à leurs
assauts impétueux. L'eau débordait du plateau dans le ravin
et le petit ruisseau qui en occupe le fond roulait ses flots
avec le fracas d'un torrent.
Jeanne s'effrayait des éclats du tonnerre. Airelle me dit :
Le tonnerre ne tombe jamais là où nous sommes, car mon
père le connaît; dis à la demoiselle de ne rien craindre.
Pendant une accalmie, Airelle distribua des écuelles de
lait avec du pain bis ; mais elle fut particulièrement atten-
tive pour Jeanne et sa mère, à qui elle apporta de plus des
baies d'airelle et des framboises.
Voyant que les orages se succédaient et que le départ
était impossible ce jour-là , la fille du sorcier fit monter les
deux dames dans la fenière située au-dessus de l'étable, et
les y installa à l'aise, dans une sorte de chambre rapidement
confectionnée avec les grandes balles de foin. Quand la
nuit vint, elle leur aménagea dans le fourrage un lit aussi
moelleux qu'odorant et se coucha à leurs pieds.
*
Tous les hommes restèrent en bas avec les bêtes qui se
tenaient immobiles au milieu de l'étable, instinctivement
serrées les unes contre les autres. Une de ces petites lampes
à huile, dites chalels ou kaléou, dont on retrouve le type
primitif dans les tombes romaines, était accrochée aux
branches d'une suspension rustique fixée au plafond, et sa
flamme vacillante pâlissait à chaque éclair, tandis que tous
les êtres vivants ressortaient alors de la pénombre avec des
airs de fantômes,