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 bourdonnement de la foule, que de déchirements de poitrine !
 que d'insomnies délirantes, si le public se moque ou si la cri-
 tique impitoyable a pulvérisé l'œuvre de tant de peines ! Hé-
 las ! hélas ! je le dis , la plus terrible des douleurs est la
 manie d'écrire.
    El d'ailleurs , dans ce siècle, elle est devenue une véritable
 épidémie. Il n'est pas de clerc ou de commis qui ne rêve,
comme une apothéose, les honneurs de l'impression. Tout
professeur a fait ou fera son édition et son commentaire du
classique grec ou latin, après deux cents éditions et commen-
taires. Tout médecin invente un système ; tout journaliste
une nouvelle organisation sociale. Le barbier lui-même se
fait auteur, e t , en aiguisant son rasoir, il effile aussi une lar-
moyante élégie. Quel jeune homme de dix-huit ans n'a pas
en portefeuille quelque vaste et terrible roman, quelque
drame sanguinaire! L'écolier au collège conserve avec soin
la satyre que lui inspira le pensum de son maître , et il lui
trouvera bien une petite place au moins dans le complaisant
feuilleton. Tout petit administrateur, tout petit valet d'un
petit grand homme nous gratifie de ses interminables mé-
moires , et l'on m'a parlé d'une courtisanne du plus bas étage
qui écrit en ce momont le troisième et dernier volume de
sa vie. Ecrire est l'œuvre universelle. Nous sommes inondés
de prose et de vers. La poésie, reléguée autrefois dans un saint
et impénétrable sanctuaire , n'a plus d'asile aujourd'hui. Elle
court les rues , burlesquement équipée. Elle connaît l'argot
du vice. Les gendarmes l'ont saisie déifiant le meurtre, et l'ont
traduite en cour d'assises ; elle traîne le boulet au bagne; elle
est montée sur l'échafaud.
   Soyez donc prosateur ou poète , pour que. votre œuvre
soit comparée et souvent jugée inférieure à celle d'un assas-
sin. Pressez-vous à la porte du temple d'Apollon. — C'est
maintenant Mercure qui l'habite.
   Ma foi, puisqu'il en est ainsi, vivent les ignorants et les
sols! sur c e , je me lais définitivement.              LMIRENS.