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55 bourdonnement de la foule, que de déchirements de poitrine ! que d'insomnies délirantes, si le public se moque ou si la cri- tique impitoyable a pulvérisé l'œuvre de tant de peines ! Hé- las ! hélas ! je le dis , la plus terrible des douleurs est la manie d'écrire. El d'ailleurs , dans ce siècle, elle est devenue une véritable épidémie. Il n'est pas de clerc ou de commis qui ne rêve, comme une apothéose, les honneurs de l'impression. Tout professeur a fait ou fera son édition et son commentaire du classique grec ou latin, après deux cents éditions et commen- taires. Tout médecin invente un système ; tout journaliste une nouvelle organisation sociale. Le barbier lui-même se fait auteur, e t , en aiguisant son rasoir, il effile aussi une lar- moyante élégie. Quel jeune homme de dix-huit ans n'a pas en portefeuille quelque vaste et terrible roman, quelque drame sanguinaire! L'écolier au collège conserve avec soin la satyre que lui inspira le pensum de son maître , et il lui trouvera bien une petite place au moins dans le complaisant feuilleton. Tout petit administrateur, tout petit valet d'un petit grand homme nous gratifie de ses interminables mé- moires , et l'on m'a parlé d'une courtisanne du plus bas étage qui écrit en ce momont le troisième et dernier volume de sa vie. Ecrire est l'œuvre universelle. Nous sommes inondés de prose et de vers. La poésie, reléguée autrefois dans un saint et impénétrable sanctuaire , n'a plus d'asile aujourd'hui. Elle court les rues , burlesquement équipée. Elle connaît l'argot du vice. Les gendarmes l'ont saisie déifiant le meurtre, et l'ont traduite en cour d'assises ; elle traîne le boulet au bagne; elle est montée sur l'échafaud. Soyez donc prosateur ou poète , pour que. votre œuvre soit comparée et souvent jugée inférieure à celle d'un assas- sin. Pressez-vous à la porte du temple d'Apollon. — C'est maintenant Mercure qui l'habite. Ma foi, puisqu'il en est ainsi, vivent les ignorants et les sols! sur c e , je me lais définitivement. LMIRENS.