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336 LA R E V U E LYONNAISE
entre ses défenseurs s'éloignant et des vainqueurs affamés. Avant le
jour, une dèputation de la mairie, abouchée avec le quartier géné-
ral du prince de Hesse cantonné au château de la Duchère, autant
qu'il m'en souvient, convint qu'Ã dix heures du matin la ville serait
ouverte et livrée aux troupes alliées, promettant d'y observer le
plus grand ordre ; que l'on aurait à pourvoir promptement à des
vivres et à des logements, et que tous les citoyens garderaient la
plus sévère retenue. *
Le sort en était jeté, nous passions sous le joug étranger.
Un beau soleil se leva derrière les Alpes; on eût dit qu'il sortait
des neiges pour assister à l'entrée triomphale des enfants du Nord
dans la seconde ville de France. Combien nous eussions tous pré-
fère un temps brumeux à l'unisson de nos sentiments !
On avait disséminé sur toutes les lignes qu'avaient à parcourir
les régiments étrangers des gardes nationaux postés à cinquante
pas de distance. Je me trouvais un des plus voisins delà barrière
de Saint-Clair, derrière laquelle un gros d'ennemis attendait l'heure
et le signal. Enfin, au coup de dix heures, semblables à des tau-
reaux s'échappant du toril, deux ou trois cosaques, la lance en arrêt
franchissent la barrière.
Pas une âme sur le quai, sauf nous, misérables sentinelles bour-
geoises, le fusil au bras. Ces cavaliers passèrent devant nous
comme des flèches. Arrivés à l'angle du port Saint-Clair et de la
rue Puits-Gaillot, devant le café de la Jeune-France, ils crièrent :
« Hôtel de ville ! hôtel de ville ! » et firent signe qu'ils voulaient
boire. Un garçon cafetier leur présenta sur un plateau des carafons
de liqueur avec des petits verres. Des petits verres à ces enton-
noirs des steppes.! Chacun prit une bouteille, eu avala le contenu,
puis la jetant en l'air, piqua des deux. Quelque temps après,
entrèrent des cosaques plus réguliers, chantant des airs nationaux
mélancolique^, des airs à porter le diable en terre, comme disaient
les femmes de boutique.
Je n'étais pas de leur avis, ces chants allaient a l'âme ».
Puis arrivèrent quelques groupes d'officiers de haute naissance,
de jeunes seigneurs et princes allemands, coquettement habillés.
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M. Brôlemann, artiste-amateur de talent, était un dilettante passionné.