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VICTOR DE LAPRADE d61
Les gnomes moqueurs essaient bien de l'étouffer sous
leurs rires impurs, mais elle répète, toujours plus entraî-
nante :
Va ! rêve encor vertus et travaux fabuleux,
Coupes de diamants, d'un sang divin remplies,
Amour éternisé dans un champ de lis bleus. ..
La terre n'a de bon que ces saintes folies.
Lui, fasciné, hâte sa course vers la montagne ; mais sa
brillante cime paraît reculer sans cesse. Chaque jour, en
abrégeant la distance entasse les obstacles. Cent hydres
succèdent à l'hydre qui vient d'expirer. Un péril évité en
appelle un autre. Plus dangereuses que les géants et les
dragons de toutes tailles, des belles aux bras nus enlacent
le chevalier dans leurs rondes et présentent à ses lèvres la
coupe enivrante.
Tout arbre a sa dryade, et tout flot sa sirène,
On boit dans l'air des soifs qu'on ne peut apaiser,
Et tout ce qu'on écoute a le son d'un baiser.
Mais ni le soupir languissant, ni le rugissement de colère
ne l'écartent de son sentier. Il parviendra ! Voici le rocher,
il y louche. Au milieu d'un jardin, environné d'une muraille
escarpée s'élève la Tour d'Ivoire. Il tourne vingt fois autour
de ce rempart qui n'a pas de brèche, mais une seule porte,
une porte barrée, une porte d'airain.
Morne et baissant la tête, et ne sachant que faire,
Le preux, sur sa poitrine, aperçut le rosaire,
Son talisman parlait et s'offrait. Il comprit,
Lui fit toucher la porte... et la porte s'ouvrit.
Entré dans ces jardins, le chevalier les parcourt avec
assurance comme un lieu familier. Tout y est nouveau, et
rien ne lui semble inconnu. C'est la fleur du souvenir qu'il
y cueille. Jamais images plus vivantes de son passé n'ont
rempli son cœur; tout se rajeunit en lui et autour de lui.