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HUMBLE REQUÊTE. 211
res de moineaux, ou martins comme on les appelait là bas,
furent apportées des îles lointaines et placées sous l'égide
d'une ordonnance de police coloniale. En peu de mois,
le bon intendant fut récompensé de sa bonne action par la
joie de voir ces couples se multiplier au gré de ses intelli-
gentes prévisions. Bientôt les sauterelles disparurent, et l'île
put respirer pendant quelques années. Mais le privilège eut
le côté faible de tous les privilèges : les martins abusèrent
de la protection.... absolument comme, en France, les maî-
tres de forges. Après avoir fait une Saint-Barthélémy des in-
sectes nuisibles, ils se ruèrent sur les insectes utiles, sur ceux
notamment dont les larves étaient chargées, par la loi de
leur destinée, d'empêcher la trop grande multiplication du
puceron qui s'attache aux cafiers. La justice du lieu fit, en
règle, et suivant toutes les formes usitées en matière judi-
ciaire ordinaire (1), le procès aux martins. Si bien qu'at-
teints et convaincus d'avoir mangé les bons insectes faisant
fonction de gendarmes dans les cultures du café Bourbon, ils
furent sévèrement proscrits et leur tête mise à prix avec or-
dre de leur courir sus. La race disparut, mais les sauterelles
revinrent, et avec les sauterelles l'anéantissement des récol-
tes. Force fut donc, après huit ans d'expérience, de rappe-
ler de l'exil les moineaux en levant l'édit de proscription.
Bientôt, grâce à cette intelligente mesure, l'île Bourbon fut
de nouveau sauvée de la disette. Vous voyez bien, nos maî-
tres, qu'il faut regarder à deux fois avant de proscrire la
tête d'un seul moineau, malgré les torts incontestables qu'ils
ont à l'endroit de vos céréales.
Ce que firent alors avec un si plein succès le grand Fré-
déric et le bon Poivre, pourquoi, dites-nous, ne le feriez-
vous pas aujourd'hui ? Un essai serait-il si coûteux? Et l'im-
(1) Ceci est littéralement historique. On jugea les martins comme s'il
se fût agi de criminels ordinaires.