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LE CHATEAU DE CARILLAN. 47 attacher plus d'intérêt à ce qu'elles ignorent qu'à tout ce qu'on leur dit? Le mystère est pour elles un puissant attrait, et c'est ainsi que, de tout mon récit, ce qu'il y avait de plus propre à piquer la curiosité de Rose, à la faire songer , à lui rendre plus présente la pensée de Julien, c'était bien moins ce que j'avais raconté que le secret entrevu par elle, malgré mes efforts pour le lui soustraire. — Ah bah ! dis-je en refermant ma porte , où serait le mal?... Julien est un garçon accompli et nous ne sommes pas ambitieux, ni si maladroits que Gersol !... Après cette réflexion , pleine d'amitié et de mansuétude , je m'endormis en pensant à Marguerite... Le lendemain , je remarquai, pour la première fois peut- être de ma vie, qu'un splendide soleil inondait ma chambre. Je me vêtis à la hâte, en me rappelant les dernières données de ma mémoire, dont l'impression semblait s'exhaler d'un rêve. J'ai à peine besoin de te dire que je cherchai Margue- rite et que je ne la vis pas. Je me misa ma table de travail ; mais mon esprit se refu- sait à l'application; mes yeux se détachaient des livres pour convoiter le beau paysage sur lequel s'ouvrait ma fenêtre. Je résolus d'aller me promener hors de la ville. Comme un jour, un seul jour, m'avait changé !.., J'errais avec délices dans les prés, que je n'avais jamais regardés auparavant; et, comme me l'avait promis Julien, je me sentais heureux dans la campagne. Je marchais, doucement absorbé , repassant dans mon esprit l'histoire de mon ami et toutes les émotions fortes, même pour moi, de cette nuit passée pour ainsi dire au pied de Carillan. De l'amour de Julien, ma pensée se reporta naturellement à celui qui naissait en moi. Je devins plus rêveur encore et je m'arrêtai, comme un amant jaloux d'é- voquer la figure qui a captivé ses yeux.