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                         EXPOSITION DE 1 8 5 4 - 5 5 .                       161
obscur, mais la tonalité en est soutenue, homogène et harmonieuse. Ses
disciples sont souvent tombés dans la crudité et le disparate. Une impression
pénible semble s'exhaler de ces toiles où tout est glacé et privé d'animation.
On se sent froid, rien qu'à les regarder : le gai soleil, ni le vent, ni les
brunies, chaudes et lumineuses encore, n'ont passé par là. A force de re-
chercher le style, d'épurer le contour, on est arrivé à la séeheresse, à
l'apparence de silhouettes découpées. L'étude des maîtres et de l'antiquité
n'a plus été seulement, suivant l'admirable précepte de M. Ingres, le moyen
de comprendre la nature, elle a été l'objet même de l'art. On s'est assimilé
l'antiquité et les maîtres aux dépens de sa propre inspiration. Enfin, on
voit toujours et partout cette nature elle-même comme au travers d'une
même lunette. On peint un rocher de la même manière qu'on peindrait une
tête, et un arbre de la manière qu'on peindrait un rocher. Cette variété
infinie qui existe dans la contexturc moléculaire des corps, cette ap-
parence tantôt lisse , tantôt grenue , tantôt solide, tantôt frêle, tantôt
élastique, tantôt molle, tantôt r o c , feuille, eau ou vapeur, cet épi-
derme enfin qui recouvre toutes choses et en fait la physionomie parti-
culière, n'existe pas pour cette école. Examinez une tête, par exemple : le
sens de la vue fait pressentir tout ce qu'éprouverait le toucher.Vous sentez
 d'avance sous la peau l'os du front et celui de la pommette, vous devinez
la souplesse des joues, partout vous voyez circuler la vie sous des tissus
différents avee des couleurs différentes. Les artistes dont nous parlons pein-
 dront tout eela dans le même esprit ; la joue paraîtra aussi rebelle au doigt
 que le front, ce sera enfin un plâtre coloré. Tout y sera consciencieusement
 et scrupuleusement exprimé: le modelé, la forme, l'expression seront parfois
 admirables, mais la vie matérielle sera absente. Sans doute , ces conditions
 d'exécution seront satisfaisantes lorsqu'il s'agira de peintures murales , et
 que la décoration devra se restreindre au rôle de bas-reliefs peints ; mais
 descendez aux tableaux de chevalet, aux portraits , ou même à l'emploi
 de la peinture décorative dans ces intérieurs en style de Louis XIV, je
 suppose, où les dorures et les tons du vieux bois , la variété des marbres,
 la saillie et la largeur des moulures appellent une richesse analogue dans
 la peinture, et là les qualités du grand style ne seront plus suffisantes. Là où
 ïï faudrait Titien, M. Ingres lui-même ne serait pas sûr de réussir.
   En art, comme en politique, c'a toujours été le lot des chefs d'école ou
de parti de se voir dépassés par la foule qui se presse derrière eux. M. de
Chateaubriand a eu des paroles amères pour les fils qu'il a engendrés en
littérature. Nous comprenons que, dans son jugement serein et exempt
d'envie, son enthousiasme désintéressé de la vérité, M. Ingres, voyant l'ex-
trême où se jette l'école spiritualiste, ait conseille à tel de ses adeptes
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