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                               LES MARTYKS.                                  321
Aussi l'intérêt dramatique manque totalement à la pièce, et M. Scribe,
avec toutes les invraisemblances de ses fables, l'excite plus vivement, que
l'arrangeur italien n'est parvenu à le faire avec des éléments empruntés
au drame le plus émouvant de Corneille.
   Toutes ces scènes qui se suivent sans s'amener réciproquement ont un
caractère de sérieux sans passions humaines qui implique dans la musique
une monotonie et une sévérité difficile à faire goûter, pendant quatre ac-
tes, au public de notre temps. Il aurait-^allu un génie du premier ordre
pour se soutenir constamment à la hauteur religieuse qui doit régner dans
toute la pièce, et il est probable que si les yeux n'étaient, par instant,
vivement occupés, les oreilles ne pourraient pas suivre jusqu'au bout la
musique du maestro, malgré les beautés réelles qu'elle renferme. Nous ne
pouvons pas encore laisser passer le livret sans signaler une combinaison
qui a paru sans doute fort adroite et surtout fort économique à M. Scribe,
c'est l'enchâssement fréquent d'un ou de plusieurs vers de Corneille dans
le nescio quid, qui constitue la langue poétique du vaudevilliste académi-
cien. Pour un esprit tant soit peu littéraire, le style de Corneille entre-
mêlé à l'idiome des opéras de M. Scribe, c'est comme serait, pour une
oreille musicale, un duo concertant entre le violoncelle de notre excellent
George Hainl et une serinette du Pont-Neuf.
   L'ouverture commence par une mélodie touchante et merveilleusement
appropriée au sujet ; c'est, à notre avis, une des bonnes idées de l'ouvrage.
Le chœur des chrétiens dans les catacombes et celui des femmes païennes
adressé à la reine des ombres, sont aussi d'un beau caractère ; les réci-
tatifs sont insignifiants ; l'air de Pauline : Qu'ici ta main glacée, serait à peu
près de nul effet, s'il était chanté avec moins de perfection. Au deuxième
acte, la musique s'efface entièrement derrière les décorations ; elle est pom-
peusement vulgaire ; le morceau : Sévère existe, que Madame Miro fait tou-
jours applaudir, est joli en lui-même, mais horriblement déplacé, et cho-
quant dans la situation ; l'air de Félix : Livrons, livrons aux flammes, nous a
paru d'une enflure grotesque. Les beautés de la pièce ne se présentent
qu'aux deux derniers actes, au troisième surtout. Le duo entre Sévère et
Pauline est agréable, et tout le rôle de Polyeucte se soutient jusqu'à la fin
à la hauteur religieuse du sujet. En somme, malgré des parties d'un mérite
très élevé, ce n'est point là une oeuvre de premier ordre, les morceaux
les plus remarquables n'atteignent jamais ce degré de puissance qui enlève,
leur originalité est toujours contestable, les redites et les passages vulgaires
sont fréquents. L'abondant compositeur qui nous donne coup sur coup tant
de partitions nouvelles pourrait, à défaut de la verve originale qui n'arrive
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