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LA VIE ET LES OPINIONS DE CHRISTOPHLE DE GAMON 41I
caractères visibles. Les Pescheries sont une œuvre de jeunesse. On y
sent, à côté d'aspirations généreuses, une grande inexpérience de la
vie et une intelligence incomplète de ce que nous appellerions
volontiers l'ordonnance morale delà création. Les mêmes qualités
et les mêmes défauts se retrouvent dans la première partie in Jardinet
de poésie. La seconde marque un réveil du sentiment religieux qui,
venant se greffer sur le fonds philosophique de l'esprit de Chris-
tophle, devait donner des fruits substantiels. La publication de la
Semaine confirma toutes les espérances que les amis du poète avaient
pu concevoir. Ce poème dénote, non seulement une vaste érudi-
tion, mais encore un vif sentiment de l'œuvre de la création et de
la sagesse du Créateur et, ce qui est plus remarquable pour l'époque
et chez un homme aussi profondément religieux que Christophle,
l'idée du droit de la libre recherche scientifique que Bacon n'avait
pas encore formulée dans le Novum organum et que Descartes ne
devait introduire que trente ans plus tard dans le domaine philo-
sophique.
Gamon avait pressenti le dogme moderne du progrès, qui se base
sur l'indépendance de la pensée chez l'individu. Les deux préfaces
de son principal ouvrage montrent que, tout en admirant les grands
esprits de son temps et des temps antérieurs, il ne reconnaissait Ã
aucun le droit de lui imposer ses propres idées. Amicus Plato sed
magis arnica veritas. Voici comment notre poète exprime cette pen-
sée dans la préface de la dernière édition de la Semaine (1615) :
« L'authorité d'aucun n'esclave si fort mon jugement qu'ez choses
philosophiques, il despende du tout du bon plaisir de ceux qui nous
ont précédez. Les yeux de nostre intellect ne pourront jamais voir
à clair la beauté naïve de la vérité, s'ils se laissent esblouyr par l'hu-
maine splendeur d'autruy ; ny nos pieds atteindre ceux qui courent
dans la lice, s'ils s'amusent à se poser sur les vestiges des autres, au
lieu de tendre courageusement au bout de la course. C'est pourquoy
j'ay voulu prendre plustost le droit que le grand chemin, et estant
plus obligé de parfournir mon voyage que de suivre les destours de
ceux qui vont devant, me sufEst que, sans me pouvoir égarer, qu'au-