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JÃŽ60                      LA R E V U E      LYONNAISE


   Toutes ces chansons eurent un douloureux et funèbre épisode :
la mort tragique de Pilàtre de Rozier. On ne lira pas sans intérêt
cet extrait d'une lettre écrite de Boulogne-sur-Mer, à M. l'abbé
deB,.., par son frère, témoin oculaire de cet événement.

                                                         Le 16 j u i n 1 7 8 5 .

   Vous savez déjà, sans doute, la catastrophe épouvantable dont nous venons
d'être témoins. Hier, entre sept et huit heures du matin, le vent étant au sud
et très faible, la mer fort calme. MM. du Rozier et Romain ont d'abord lancé
plusieurs petits ballons, et entre autres l'un des miens que j'ai rempli. Tous ont
pris une direction favorable, et le départ du grand ballon a été décidé. C'était
un spectacle superbe et imposant de voir cette masse énorme, accompagnée
d'une Montgolfière, s'élever perpendiculairement i . Lorsqu'elle fut à une hauteur
prodigieuse, elle prit le chemin de la m e r ; mais un instant après, elle vira au
nord-ouest, soit pour éviter d'être jetée dans l'Océan, soit pour descendre dans
une autre aire de vent. J'aperçois, avec une bonne lunette de Dollon, nos voya-
geurs ouvrir leurs appendices ; le gaz inflammable en étant sorti et s'étant pro-
pagé jusqu'à la Montgolfière, je ne vis qu'une flamme immense. Aussitôt la
galerie se détache et se précipite vers la terre avec une rapidité que l'oeil a peine
à suivre ; les lambeaux du ballon ne descendent que lentement, et la Montgol-
fière reste intacte.
   Il me serait impossible de vous peindre l'horreur du moment, les uns pous-
sant de» hurlements involontaires, d'autres se cachant le visage, plusieurs femmes
tombées évanouies, etc. Nous n'oublierons de sitôt une scène aussi poignante
pour l'homme sensible. Les pauvres malheureux avaient les os brisés, sortant
de l'épiderme s. Après une descente de la justice sur les lieux, ils ont été en-
terrés au village de Wimille.


   i Romain était le frère aîné du constructeur de l'aérostat. — Le marquis de Mai-
sonfort avait jeté, au moment du départ; un rouleau de 200 louis dans la nacelle, et
allait, enjamber le bordage ds la galerie, quand Pilàtre l'arrêta? et le repoussa avec
une fermeté polie, en lui disant : « L'expérience est trop peu sûre pour que je veuille
exposer la vie d'un autre.
   L'ascension des ballons superposés fut saluée par deux coups de canon; les aéro-
nautes saluent la foule qui les acclame. Ils étaient environ à une lieue et quart en
avant au-dessus de la Manche, à une hauteur d'environ sept cents pieds lorsque le
vent d'ouest les ramène vers la terre. Presque au même moment, il y avait environ
une demi-heure qu'ils flottaient dans les airs, — on crut s'apercevoir qu'ils abais-
saient le réchaud de l'appareil. Au même instant une flamme violette couronna
l'aérostat; l'enveloppe du globe s'affaissa sur la Montgolfière et les malheureux tom-
bent avec une effroyable rapidité. Leur chute eut lieu en face de la tour de Croy. à
une lieue de Boulogne, et tout près du bord de la mer.
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     On apprend par d'autres lettres les détails suivants : « M. Pilàtre de Rozier n"a
donné aucun signe de vie après sa chute M. Romain a survécu quelques minutes.
Le robinet du tuyau de cuir qui communiquait à la soupape dans la partie supérieure
du ballon était détaché de ce tuyau, et le tuyau endommagé du feu. Le ballon était