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124                   LA REVUE LYONNAISE
installé à mon arrivée à Paris. Mon oncle, que je viens de mentionner,
y était resté depuis la fameuseîjournée du 10 août, dans laquelle il
avait accompagné le roi et la famille royale à l'Assemblée Nationale,
qui ne devait pas tarder à les engloutir dans la prison du Temple.
C'eût été le cas de se dérober dès ce moment, par la fuite, à la pros-
cription que devait amener, pour lui, ce dernier acte de dévouement
à son souverain. Mais il ne paraît pas que mon oncle ait jamais
songé à l'émigration. D'abord, il était assez optimiste, et se comp-
tait parmi ceux qui attendaient, de six en six mois, une contre-
révolution. La seule précaution qu'il me paraît avoir prise, pour
sa sûreté, fut d'avoir un double logement; celui qu'il avait occupé
jusque-là, à la chaussée d'Antin, rue Taitbout, où il laissa tout
son mobilier sous la garde de son valet de chambre de confiance.
Quant à sa personne, il se cacha dans l'hôtel du Louvre, hôtel
borgne, dans une rue plus borgne encore, la rue Fromenteau,
étroite, obscure et mal famée dès le moyen âge. Cette précaution
même causa sa perte, comme je le dirai plus tard. A mon arrivée
il fallut songer à me caser. Mon oncle résolut de me garder chez
lui; il prit des moyens pour m'établir dans une chambre pareille
à celle dans laquelle il campait â l'hôtel du Louvre, avec une anti-
chambre commune; mais il fallut quelques frais pour ces arrange-
ments. On me fit passer la première journée de mon arrivée chez
une vieille et respectable dame, la vicomtesse de Crussol, amie de
mon oncle; elle avait, rue de Bourbon, déjà nommée rue de Lille,
au coin de celle de Poitiers, un hôtel qui appartint jusqu'à présent à
ses héritiers. Je vois encore d'ici cette vénérable dame avec son
bonnet à carcasse, sa robe à plis et ses engageantes, costume que
portaient aussi, avec quelques modifications, deux femmes de
chambre, presque du même âge que leur maîtresse, laquelle me
confia à leurs soins ; elles m'en comblèrent, ainsi que de confitures.
Hélas! peu de mois après, cette bonne vieille dame tombait sous la
hache révolutionnaire!
    Amené dès le soir même à ma nouvelle habitation, qui me fit
l'effet d'un appartement de prince, car j'avais été peu gâté à Hei-
delberg, je fus très surpris d'y voir reparaître, dès le lendemain,
l'abbé T..., mon précepteur. Ma surprise augmenta encore lorsque
je me vis remis entre ses mains. Mon oncle ignorait-il les raisons