page suivante »
UNE NOCE. 509
•* ma mère ! Livrerais-je à an étranger, qui les profane-
rait, les émotions que je retrouve à chaque détour du sen-
tier, à chaque rosier greffé par mon père, à chaque pierre de
cette vieille demeure ! Non ; mon cœur tout entier est dans
ce coin de terre, et je le garderai pieusement. Je ne saurais me
résigner à porter en diamants à mes oreilles toutes les gouttes
d'eau qui enrichissent le moulin de Sainte-Marthe, ni dé-'
penser en plumes et en rubans la nuée de blanches ailes qui
tombent du pigeonnier à mon premier appel. Je n'aime ni
le luxe, ni les fêtes ; mais, attachée à mes foyers, je ne sau-
rais les quitter. 11 n'y a pour moi de vraies jouissances qu'ici,
dans ce petit royaume où je vis avec le souvenir de mes
chères mortes, avec la pensée de les imiter en faisant un peu
de bien. Mais venez, Frédéric, et ne restez pas loulpâle à me
regarder. Venez, on nous voit du moulin.
La nouvelle meunière, en effet, venait de se placer sur le
pas de sa porte avec son ouvrage. Claude était assis sur un
banc à côté d'elle, un peu las du travail de sa journée et
heureux de causer quelques minutes avec sa chère Marie,
lis se levèrent en apercevant Frédéric et Louise ; mais les
voyant émus, par une délicatesse charmante, ils ne les im-
portunèrent pas de démonstrations exagérées. Claude se pré-
para à partir dès que Louise lui eût fait part de la demande
de M. Girard, et il dit en riant qu'il était flatté de la con-
fiance que voulaient bien avoir Louise et son père dans ses
talents de vigneron, talents qu'il avait cependant eu le temps
de perdre dans l'exercice de ses fonctions de maréchal-des-
logis.
— Vous étiez maréchal-des-Iogis ? dit Frédéric.
— Oui, monsieur, et porté pour être officier, car je tra-
vaillais ma théorie.
— Et vous êtes meunier, maintenant ?
— Oui, et parfaitement heureux. Qui sait, monsieur,