page suivante »
98 D'APRÈS NATURE même pas pensé, mais il lui semblait déjà naturel de le ren- contrer toujours sur sa route; elle ne l'aimait pas ; du reste, elle ne savait pas ce que c'était qu'aimer, mais elle était heureuse d'être quelque chose dans la vie de quelqu'un. « — Voulez-vous vous asseoir un moment, mamzelle Be- noîte, vous avez le temps d'arriver aux vêpres, elles n'ont pas encore sonné. » Elle ne savait pas bien si elle devait le faire, mais que craignait-elle? et moitié plaisir de causer avec ce jeune homme qui la flattait toujours, et moitié par vague curio- sité, elle s'assit près de lui sur un fagot de bois mort. Le Toine alors se mit à lui parler de la grande peine qu'il avait la semaine et combien il était malheureux que per- sonne n'eût de l'amitié pour lui; qui donc s'intéressera jamais à son sort? et ses yeux imploraient un encourage- ment; mais Benoîte, pressentant un danger, souriait, écou- tant le Toine comme on écoute une musique, ne répon- dant que par monosyllabes insignifiants et se laissant aller à ses rêveries. Elle était bien, elle se sentait légère et trou- vait qu'elle n'avait jamais vu tout ce qui l'entourait, ayant comme une vision de la pureté de l'air, de la limpidité de l'eau et de l'humble parfum des primevères ; autour d'elle, les arbres sans feuilles épanouissaient, sur le gris argenté du ciel, la dentelle de leur fine ramure; la montagne de Saint-Bonnet était bleue et la vieille chapelle du sommet se détachait blanche sur la forêt de sapins. Est-il possible qu'il fasse si bon vivre, pensa la Benoîte ? et le Toine parlait toujours; encouragé par le silence de la jeune fille, il lui avait pris la main. Soudain un' nuage passe sur le soleil, Benoîte ne voit plus rien que le Toine s'enfuyant et son père à vingt pas d'elle criant de tous ses poumons : au voleur! au voleur! Quel réveil! elle se met à pleurer saisie et confuse.