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carne dans le mot, comme le mot sort de l'idée, comme
il est l'expansion de sa force propre et son épanouissement
au dehors, l'harmonie ne peut manquer et l'effet mesure
toujours la puissance productrice de la cause. L'expression
est donc claire et forte en raison de la précision et de
l'énergie de la pensée. Pourtant sa transmission, comme
celle des mouvements en mécanique, ne se fait pas sans quel-
que déperdition. On l'a dit avec justesse: « Nous pensons
plus fortement que nous ne nous exprimons ; il y a toujours
une partie de notre pensée qui nous demeure (1). » Quelques
intéressés ont, il est vrai, beaucoup exagéré sur ce point,
alléguant l'insuffisance de la parole pour masquer celle de
leur pensée. Ceux qui ne versent le miel que goule à goûte
craignent le soupçon d'indigence et donnent volontiers Ã
entendre qu'il en reste une grande partie attachée aux pa-
rois du vase.
Si l'expression atténue un peu la pensée, par compensation
elle lui sert mainte fois de contrôle et d'épreuve. Avant
d'avoir reçu une forme extérieure, d'avoir été formulée par
des mots, l'idée a toujours quelque chose de vague, d'in-
certain (2). Un rapport semble ingénieux, un raisonnement
paraît juste, puis, à l'expression tout se dissipe: on ne re-
connaît les fantômes que lorsqu'on cherche vainement à les
embrasser et à les saisir.
Selon que, dans certains âges et dans certaines natures,
prédomine la mémoire ou la raison, le mot a le pas sur
l'idée ou l'idée sur le mol. L'enfant a une mémoire heu-
reuse ; il apprend des vers, de la prose; rien ne lui coûte.
Mais, chez lui, l'intelligence reste sur le second plan: ce
(i) Saint-Evremont.
(2) Comme nous ne pensons guère qu'avec des mots, il va sans dire qu'il
s'agit ici d'une expression nette et précise, qu'elle soit pensée, parlée ou
écrite.