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ment l'inertie du peuple qui la parle; vous pouvez en induire
ses formes sociales, son gouvernement, ses arts, son avenir et
même sa situation topographique : sous un pouvoir théocra-
lique, il exerce des professions héréditaires dans les castes ou
il est parqué; les arts y reproduisent éternellement des types
consacrés dès le principe et marqués du sceau sacerdotal ;
placé sur la grande roule des nations, il ne pourrait s'isoler
longtemps de la vie et du mouvement général, une posi-
tion choisie et à l'écart le préserve de la contagion des
idées, mais ne peut le sauver de la conquête à laquelle il est
réservé.
Dans les pays montagneux, les vieilles idées conser-
vent les vieux mots, la langue y est comme pétrifiée au
milieu des rochers. C'est que les hommes divisés par la
nature des lieux en faibles agglomérations innovent peu dans1
la pensée et par suite dans le langage.
M. de Maistre attribue au protestantisme ce qu'on a nom-
mé le style réfugié, la corruption des bonnes doctrines entraî-
nant, dit-il, la corruption du bon langage (1). Je pense qu'il
faut seulement y voir une preuve de l'impuissance des so-
ciétés trop restreintes et abandonnées à elles-mêmes. A l'é-
poque où les protestants furent forcés de s'expatrier la langue
changeait encore : une fois éloignés du centre ou elle s'éla-
borait, la leur devint immobile. Us ne recevaient plus le
mouvement et ne pouvaient le produire, car rien ne se
fait dans la langue que par le concours d'un grand nombre
d'intelligences. L'œuvre de la société générale ne saurait être
accomplie par une petite société, quelque choisie qu'on la
suppose. Aussi le style réfugié a des formes surannées, un
peu de rudesse et quelque chose d'étrange qui ne peut s'ex-
primer. C'est par la même cause que loin de la métropole
Ji) Soin'es de Sl-Petersbourg.