Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
                              364
nir dans une phrase ingénieusement construite pour en faire
ressortir les nuances. Cet amusement quelque peu pédantes-
que, mais préférable à celui de parfiler ou de remplir des
bouls-rimés, était naturel à un temps qui scrutait tous les
recoins de la langue, qui en menait de front l'étude et la ré-
forme, qui voulait se rompre à toutes ses difficultés, et, multi-
pliant ses articulations, la rendre souple et prompte à em-
brasser toute conception de l'esprit.
   Je remarque qu'alors les mois ne sont plus créés d'une
manière instinctive, à mesure que le besoin s'en fait sentir,
mais de propos délibéré. On va en quête d'un mot; on en
parle à ses amis; on monte une intrigue, une cabale en sa
faveur; on construit des phrases exprès pour le bien enchâs-
ser, pour le faire chatoyer. Chacun veut avoir fait le sien,
l'avoir employé le premier, constate ses titres et les fait valoir
dans l'occasion. Balzac écrit : « Le mot intrépide me plaît
fort, et, si j'ai du crédit, je l'emploierai volontiers pour faci-
liter sa réception. » Et ailleurs : « Si le mot féliciter n'est
pas encore français, il le sera l'année qui vient; et M. de
Vaugelas m'a promis de ne lui être pas contraire, quand nous
solliciterons sa réception. »
    Mais ces mots, produits de la vanité et du caprice, étaient
souvent éphémères et Bonhours dit à ce sujet : « Le public
est si jaloux de son autorité qu'il ne veut la partager avec per-
sonne. Et c'est peut-être pour cela qu'il rebute d'ordinaire
les mots dont un particulier se déclare l'inventeur ou le patron.
Témoin l'esclavitude et Y insidieux de M. Malherbe, le plu-
meux de M. Desmarets             Au contraire, il accepte volontiers
les mots dont les auteurs ne paraissent point; et il a ainsi
 accepté exactitude, gratitude, habileté, emportement, connais-
seur, et tant d'autres dont l'origine est obscure, de sorte
que les mots qui réussissent ressemblent en quelque façon
 à ces enfants dont on ne connaît point les pères, mais