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y eust au monde un seul langage naturel que d'employer
tant d'années pour apprendre des mots ! Et ce, jusques à
l'aage bien souvent que n'avons plus ny le moien, ny le
loisir de vaquer à plus grandes choses. Et certes son géant
beaucoup de fois d'où provient que les hommes de ce siècle
généralement sont moins scavans en toutes sciences et de
moindre pris que les anciens, entre beaucoup de raisons je
treuve cesle cy, que j'oseroy dire la principale : c'est l'estude
des langues grecque et latine. Car si le temps que nous con-
sumons à apprendre les dites langues esloit employé à l'es-
tude des sciences, la nature certes n'est point devenue si
brehaigne qu'elle n'enfantast de nostre temps des Plalons
et des Àrislotes. Mais nous qui ordinairement affectons plus
d'estre veus scavans que de l'estre ne consumons pas seule-
ment nostre jeunesse en ce vain exercice : mais, comme nous
repentans d'avoir laissé le berceau et d'estre devenus hom-
mes, retournons encor' en enfance, et par l'espace de vingt
ou trente ans ne faisons autre chose qu'apprendre à parler
qui grec, qui latin, qui ébreu. Lesquelz ans finiz et finie
avecqu'eux cesle vigueur et promptitude qui naturellement
règne en l'esprit des jeunes hommes, alors nous procurons
estre faitz philosophes, quand pour les maladies, troubles
d'affaires domestiques, et autres empeschemenls qu'ameine
Se temps, nous ne sommes plus aptes à la spéculation des
choses.... Faut-il donques laisser l'eslude des langues? non :
d'autant que les arts et sciences sont pour le présent entre
les mains des Grecz et Latins. Mais il se devroit faire à l'ad-
venîr qu'on peust parler de toute chose par tout le monde
et en toute langue. J'enlens bien que les professeurs des
langues ne seront pas de mon opinion, encorcs moins ces
vénérables druydes, qui pour l'ambitieux désir qu'ilz ont
d'estre entre nous ce qu'estoit le philosophe Ànacharsis entre
les Scyles, ne crrignenl rien tant que le secret de leurs mys-