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238 UNE COURSE DE TAUREAUX
rière un lambeau de pourpre constamment projeté devant les
yeux du taureau, Yespada attend l'instant favorable et guette
du regard les moindres mouvements de son adversaire.
Quand il est jeune, souple et hardi — et alors il s'appelle
Rascuelo ou Lagartijo, — quelques passes lui suffisent pour
arriver à plonger son épée au défaut de la nuque de l'ani-
mal et en finir tout-à -fait. Que si l'âge ou les blessures lui
ont enlevé quelque peu de son coup d'œil ou de sa légè-
reté, il est fréquemment obligé de s'y reprendre à deux et
trois fois, mais toujours, ou presque toujours, le coup porté
par la primera espada est le coup de grâce.
Atteint dans le vif, harassé par les luttes précédentes, le
taureau n'a plus alors le ressort suffisant pour se défendre ;
il dédaigne les provocations, presque l'insulte des banderil-
leros, ou n'y répond que faiblement; bientôt, il n'a plus
même le courage de mugir contre ses agresseurs ; et tout-à -
coup vous le voyez promener un œil terne et languissant
sur l'assistance; ses jambes se dérobent sous ses pas, et,
lourdement, il s'affaisse sur le sol, donnant peut-être,
comme aurait pu le dire le divin poète qui a célébré les
« larmes des choses », un soupir de regret aux douces cam-
pagnes qui l'ont vu naître.
... Et dulces moriens reminiscitur agros !
Un dernier acteur, le puntillero, entre en scène à cet ins-
tant. Muni d'un poignard, il s'approche du taureau qui se
tord dans les convulsions des derniers spasmes ; il le saisit
par les cornes, il le frappe d'un coup sec en plein front, et
l'animal, le grand vaincu, retombe inanimé. E finita la
tragedia !
Aussitôt la joie des masses atteint au paroxysme. Une
fanfare guerrière salue le torréador : tantôt, c'est un air lo-
cal, un air de taureaux, qu'elle fait entendre ; tantôt, c'est
une de ces... inepties prétendues musicales dont nous som-