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DES MOINES DE CLUNY. 203 bien mal inspiré. A peine sa lettre est-elle devenue publique, que des rumeurs, des protestations s'élèvent ; et peu s'en faut que le terme coeremita (compagnon de solitude), dont il s'est servi, ne fasse éclater sur sa tète une véritable tempête. C'est que ce nom dont un Cistercien, je crois, se serait fait honneur, sonne mal aux oreilles d'un Cluniste qui le regarde comme synonyme d'oisif, d'ami du repos et du loisir. Aussi voyez comme chacun ai- guise sa plume, comme chacun prépare son mot le plus piquant, sa plaisanterie la plus fine, pour faire justice de la malencontreuse épithète. Pierre de Poitiers, par suite de je ne sais quel accident, souffrait d'un mal au pied ; le mal n'était pas grave, il était même en bonne voie de guérison, cependant le révérend prieur boitait encore. C'est sur ce point que se portent toutes les attaques, tous les malins sarcasmes des compagnons de Pierre-le-Vénérable. « J'avais essayé, lui écrit Arnoul, de vous mander quelle fâcheuse « impression a produit parmi nous votre désert, ou plutôt votre « solitude ; mais la lettre que vous adresse notre vénérable abbé, « cette lettre qui doit vous rendre si heureux, est venue me « surprendre la plume à la main. Quand j'ai entendu les sons « éclatants qu'a coutume de faire entendre cette voix philoso- « phique si sublime, je suis resté stupéfait, muet, sans voix, et « plus lent que si j'eusse été boiteux comme vous. » « Vous insinuez, lui écrit Robert, que notre vénérable abbé « est un solitaire et vous avez désigné ceux qui sont avec lui par « le terme de compagnons de solitude (coeremitœ). Je vous le « demande, comment avez-vous pu concevoir une pareille pen- « sée, ô ministre du Christ, vous que j'appellerais volontiers un n ange, si un ange pouvait vieillir, blanchir et boiter ! » Le plus mordant et peut-être aussi le plus spirituel est Gilbert, sa lettre est un modèle de bonne plaisanterie, de malice à la fois délicate et incisive, qui a toute la grâce et la finesse du vieil esprit gaulois. Pierre de Poitiers, paraît-il, avait la manie des combats, non des combats guerriers, mais des combats spirituels, il avait juré guerre à mort au démon, et faisait de ses luttes contre l'ennemi du genre humain, de merveilleux récits ; aussi excitait- il par sa fougue et son ardeur guerrière, la malicieuse gaîte des