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204 ÉTUDE SUK LES MŒURS
jeunes moines. Voyez comme Gilbert raille finement le travers
du vieux prieur : « Eh bien soit, dit-il, nous sommes de vrais
« solitaires ; c'est avec raison que vous nous donnez ce titre.
« Pourquoi donc, courageux guerrier, fougueux soldat, athlète
« victorieux, depuis longtemps exercé dans les rangs de nos
« frères à lutter contre la cruelle fureur de l'ennemi rugissant,
« pourquoi donc, vous qui comptez autant de victoires que de
« combats, pourquoi ne quittez-vous pas votre camp ? Pourquoi
« ne ceignez-vous pas votre glaive spirituel ? Pourquoi enfin ne
« venez-vous pas nous rejoindre dans ce que vous appelez notre
« solitude? » Et la jambe boiteuse du pauvre prieur le malin,
Gilbert n'a garde de lui faire grâce :
« Quand vous m'appelez solitaire, dit-il, je ne puis me recon-
« naître Quoi donc ! quand votre pied commence à marcher
« droit, votre langue irait-elle de travers, et s'égarerait-elle jus-
te qu'à dire ce qu'elle aurait dû taire? Oui, en vérité, celui dont
« la langue s'égare est bien plus boiteux que celui qui foule la
« terre d'un pied malade. »
Ces mots plaisants, ce's malins sarcasmes que je n'ai pu tra-
duire sans en altérer la finesse, seraient peu généreux, s'ils
jetaient du ridicule sur une infirmité naturelle, mais ils perdent
ce caractère si l'on se rappelle que le mal de Pierre de Poitiers
était passager et presque guéri ; envisagées à ce point de vue,
ces attaques ne sont plus que d'innocentes plaisanteries.
Je viens de montrer, le côté badin de la correspondance des
compagnons de Pierre-le-Vénérablc, il me tarde de l'envisager
sous son aspect sérieux, et de beaucoup aussi le plus intéressant,
comme expression des goûts et des habitudes littéraires des Clu-
nistes ; c'est là que la noble figure de Pierre-le-Vénérable nous
apparaîtra dans toute sa douce et pure sérénité.
Ces moines à l'esprit si fin, si délicat, si ingénieux, ne consa-
craient pas tout leur temps à la prière et à la méditation ,• ils
en passaient une grande partie à savourer, dans ce site délicieux,
cette agréable solitude, les charmes de la lecture et de l'étude.
Aussi rcmarque-t-on, dans ces lettres écrites au fond des bois,
un vif sentiment des beautés de la nature , un grand amour