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258 Il n'est personne q u i , ayant regardé fixement un objet pendant longtemps, n'ait fini par perdre le sentiment de sa forme et bientôt sa vue même, c'est ce qui arrive devant cette grande nappe blanche que présente incessamment la neige au voyageur qui la foule.Chaque aspérité de ce blanc scintille, se colore par instant, puis finit par devenir et rester rouge. C'est le vertige du glacier. Il faut alors se frotter vigoureusement les tempes avec de la neige : le remède n'est ni éloigné ni difficile à se procurer. Avant de pénétrer dans la forêt qui me dérobera pour toujours l'imposant spectacle de ces chaînes des Alpes ainsi vues de l'un de leurs sommets, je les contemple avec ad- miration une dernière fois : tous ces pics sourcilleux, toutes ces crêtes blanches, toutes ces ondulations profondes figu- rées par la neige, s'offrent au regard comme l'écume et les vagues d'une tempête rendue instantanément immobile. La forêt des Cottaves est vaste et épaisse ; elle offre tantôt une nuit sombre, tantôt de brusques éclaircies, quelquefois des avenues dont l'œil n'atteint pas la profondeur, quelque- fois des sentiers tortueux et impraticables. J'ai perdu tout chemin frayé pour la seconde fois: je me dirige sur la foi d'une carte du pays que le vent me permet mal de con- sulter et sur les conseils plus certains de l'aiguille aimantée. Un vallon s'étend au sein même de ces masses d'arbres séculaires, à l'extrémité se découvre une huitaine de maisons que les habitants appellent encore aujourd'hui un village; c'est l'ancienne commune paroissiale de Chartreuse.Dans ces contrées tout rappelle si constamment les possessions sans bornes de l'ancien couvent qu'on penserait que Perrault y a puisé la penséedu voyage du marquis de Carabas et de son Chat botté. Le Grand Logis. —- La Courrerie. — Entrée au désert,