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quelques sous qui me restaient à payer mon pain que mon gîte, parce qu'a-
prés tout je risquais moins de mourir de sommeil que de faim. Ce qu'il y a
d'étonnant, c'est que , dans ce cruel état où je n'étais ni inquiet ni triste,
je n'avais pas le moindre souci sur l'avenir, et j'attendais les réponses que
devait recevoir Mlle du Chàtelet, couchant à la belle étoile , et dormant
étendu par terre ou sur un banc aussi tranquillement que sur un lit de roses.

   Rousseau nous a retracé une de ces nuits passées à la belle
 étoile, et la peinture qu'il en a fait est un des plus beaux,
des plus poétiques endroits de ses Confessions. Tout le monde
a cru qu'il voulait désigner une espèce de grotte que l'on
trouve encore dans le chemin des Etroits. Les traits de son
récit cadrent admirablement avec ce que nous avons sous
les yeux , et il me semble que l'on peut être de l'avis de la
tradition populaire, quoiqu'en ait dit M. Ch.Fr... daus Lyon
pu de Fourvières, page 539. Voici donc cet admirable tableau :
    Je me souviens même d'avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville ,
  dans un chemin qui côtoyait Je Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle
 pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du
 côté opposé ; il avait fait très-chaud ce jour-là , la soirée était charmante ; la
 rosée humectait l'herbe flétrie ; point de vent, une nuit tranquille, l'air étai*
frais sans être froid ; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des
vapeurs rouges dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose ; les arbres des
terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l'un à l'autre. Je
 me promenais dans une sorte d'extase, livrant mes sens et mon cœur à la
jouissance de tout cela , et soupirant seulement un peu de regret d'en jouir
seul. Absorbé dans ma douce rêverie , je prolongeai fort avant dans la nuit
ma promenade, sans m'apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus enfin. Je
me couchai voluptueusement sur la tablette d'une espèce de niche ou de
fausse porte enfoncée dans un mur de terrasse; le ciel de mon Ut était formé
par les têtes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi ;
je m'endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mais le réveil le fut da-
vantage. Il était grand jour; mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure,
un paysage admirable. Je me levai, me secouai ; la faim me prit ; je m'ache-
minai gatmenlvers la ville , résolu de mettre à un bon déjeuner deux pièces
de six blancs qui me restaient encore. J'étais de si bonne humeur, que j'allais
chantant tout le long du chemin j et je me souviens même que je chantais
 une cantate de Batistin, intitulée les Bains de Thomenj, que je savais par