Une unique signature

Blanc et Demilly, photographes lyonnais

Partout à Lyon on parlait de "Blanc et Demilly", les photographes dans le vent - aussi bien place Bellecour que dans les traboules. Pendant les entractes de La Tosca ou à la sortie de la Sainte Jeanne de Bernard Shaw aux Célestins. Même dans les salons de Mesdames Grignon-Faintrerie et Bach-Sisley [note]Deux salons tenus par des dames de la bonne bourgeoisie lyonnaise., "Blanc et Demilly" toujours [note]Gaston Ferdière, dans Les Mauvaises Fréquentations, Paris, Jean-Claude Simoën, 1978..
Portrait de Théo Blanc, par René Basset, août 1976 (coll. René Basset)

L'oeuvre de ces photographes dont la vie est tout entière consacrée à leur art, s'élabore de 1924 à 1962 et se partage entre une activité commerciale courante, celle traditionnelle de studio, d'illustration et d'exposition, et une pratique créatrice, inventive et féconde tant par sa richesse que par sa grande qualité. Leur volonté d'une photographie « neuve et hardie [note]Antoine Demilly, « Réflexion sur la Photographie », dans La Vie lyonnaise, 5 mai 1951 (BM Lyon, 950559). » dont ils ont fait la promotion, révèle une attention soutenue aux grands courants de la modernité photographique et un entier attachement aux cercles artistiques lyonnais. Si, en quarante années, la production de portraits fut sans conteste la plus abondante, car la plus lucrative, et le sujet de Lyon tant de fois réfléchi et aimé, leur curiosité ne put s'en satisfaire. Des tout premiers essais d'inspiration picturale à l'affirmation des qualités plastiques de la photographie ; des voyages au Maroc, en Italie, en Espagne et jusqu'en Yougoslavie au reportage sur les structures médicales lyonnaises ; de l'attention d'une lumière douce sur un corps féminin à la satiété satisfaite d'une fin de repas, c'est avec soin que ces auteurs fixent par la photographie le témoignage les centres d'intérêts d'une vie.

Le chasseur chassé, portrait d'Antoine Demilly par Marcelle Vallet lors d'un diner organisé par la revue Résonances au restaurant Morateur, à Lyon détail (BM Lyon, Donds Marcelle Vallet, s.c.)

De cette production ne restent aujourd'hui qu'une quantité infime de négatifs et une proportion plus large de tirages originaux. Pourtant, la détermination des descendants et des institutions patrimoniales [note]Parmi ces institutions citons la Bibliothèque nationale de France-Richelieu, le musée Beaubourg, le musée Nicéphore-Niepce. - la Bibliothèque municipale de Lyon possède des albums et des tirages originaux de grande qualité - ainsi que la sympathie que portent à ces photographes de nombreux organismes lyonnais [note]La Société des Amis de Guignol, le musée Gadagne, le FRAC Rhône-Alpes, les Hospices civils de Lyon. et des particuliers (dont les descendants d'Antoine Demilly et de Théodore Blanc), permettent d'étudier avec cohérence leur oeuvre, malgré de pénibles pertes et des difficultés de datation.

Le studio de la rue Grenette

L'association de Blanc et Demilly débute en 1924, lorsque Edouard Bron, alors âgé de soixante-trois ans, décide de cesser son activité de portraitiste et de placer ses deux gendres, Antoine Demilly et Théodore Blanc à la tête du studio situé au 31 de la rue Grenette, artère commerçante de la presqu'île. La fin de cette complicité professionnelle qui va durer quarante ans, surviendra lors du décès d'Antoine Demilly, le 10 juin 1964.

D'origine lyonnaise, Théodore Blanc, né le 7 mai 1891, passe son enfance dans cette même presqu'île. Il pratique la photographie en amateur depuis l'âge de neuf ans, et sa discrétion comme sa pudeur se signalent par la distance retenue avec laquelle il approche et cadre son sujet. Il n'est pas mobilisé pendant la guerre de 1914-1918 en raison de sa constitution physique. A cette époque, il commence à travailler dans un secteur traditionnellement dynamique de l'industrie lyonnaise : la soierie. Il y rencontre une collègue de travail, Marcelle Bron, avec laquelle il se marie. De leur union naissent deux filles : Ginette et Monique. Théodore décide alors de s'associer à son beau-père. Compagnon d'Auguste Lumière, petit et sec, et dont la curiosité et la générosité étaient insatiables, il se présentait, [...] comme un personnage vif-argent, volubile, enthousiaste. Son clin d'oeil était redoutable car rien ne lui échappait, ni l'aspect caractéristique d'une brume, ni l'angoisse perceptible d'un visage. [note]Pierre Mérindol, dans Le Progrès de Lyon, 6 février 1985 (BM Lyon, 950002). En 1964, après la mort de son associé, il se retire de la profession. Il décède en 1985, à l'âge de 94 ans.

Antoine Demilly, lui, est né en 1892 à Mâcon. Vers 1910, après une scolarité sans remous, il est embauché à l'atelier Bron comme apprenti et s'applique ainsi à découvrir et maîtriser la technique alors complexe de la photographie. Le conflit de 1914 lui réserve quatre années de captivité. Libéré en 1919, il épouse l'année suivante, Adrienne, la fille aînée d'Edouard Bron. Celle-ci va s'occuper de la partie administrative et de la clientèle. Après le décès de cette dernière, il se remarie et aura deux enfants : Jean et Julie. A la différence de Théo Blanc, Antoine Demilly se montrait imposant et mondain, légèrement plus opulent, le chapeau noir et creusé, aux bords plutôt larges, l'oeil à la fois nonchalant et aux aguets. [note]Jean-Jacques Lerrant, dans Blanc et Demilly photographes à Lyon, Lyon, Musée des Beaux-Arts de Lyon, 1976. Le critique d'art René Deroudille lui reconnaît une nature artistique vigoureuse et séduisante : c'est parce qu'il sentait profondément naître en lui des représentations diverses, des affirmations nuancées, des perspectives inconnues, qu'il s'est fait photographe et qu'il avait voulu concrétiser les formes, les lignes et les couleurs liées à son imagination créatrice. [note]René Deroudille, dans Blanc et Demilly photographes à Lyon, Lyon, Musée des Beaux-Arts de Lyon, 1976.

Dans le studio légué par Edouard Bron, Blanc et Demilly pratiqueront, de manière très abondante, le portrait, plus rarement la publicité ou la photographie de mode. Cette activité s'organise autour d'événements religieux, d'actes civils, d'épisodes de la vie locale ou d'une activité mi-artistique, mi-commerciale, celle de portraits d'anonymes ou de célébrités locales voire nationales. A la succession de Bron, le studio s'affirme comme un lieu apprécié du Tout-Lyon, où défile le cénacle artistique, industriel, politique et médical, ainsi que la bourgeoisie locale.

De plus, leur maîtrise technique, la finition du document et la qualité de la mise au point et des détails assurent aux deux jeunes artistes un succès rapide et considérable. Succès favorisé par une réforme des pratiques héritées d'Edouard Bron et par un esprit toujours au fait des dernières nouveautés qu'ils savent adopter avec un grand professionnalisme synonyme d'inventivité et de perfection technique. Ainsi, leur activité prospère et ils emploient jusqu'à trente salariés, dans une atmosphère familiale. Les commandes de portraits, nombreuses et souvent stimulantes, leur permettront par la suite de se consacrer à un travail libéré de toute contrainte commerciale. L'amateur ou l'observateur notera que, de leurs studios, sort une production revêtue d'une unique signature « Blanc et Demilly », la plupart du temps au crayon rouge.

Pourtant, en 1951, leur activité de portraitistes est en perte de vitesse, en grande partie à cause de l'arrivée de nouveaux professionnels. Avant le décès de Demilly, Théo Blanc décide de cesser son activité au studio et de confier, en 1963, le sort de la vieille maison Bron à René Comte, un jeune homme de 22 ans. D'un commun accord, Blanc et Demilly lui vendent donc leur signature, avec tout le matériel, les locaux et presque tout l'important fonds de négatifs. René Comte reprend l'activité du studio mais l'affaire ne marche pas et, trois ans plus tard, il ferme le studio. En 1971, les archives Blanc et Demilly sont mises en vente et dispersées par le fait même.

La Montée de la Grande-côte, photographie par Blanc et Demilly s.d. (BM Lyon, P 0169 04794)

Faire évoluer l'art du portrait

A leurs débuts, les deux photographes pratiquent un portrait proche du pictorialisme [note]Pictorialisme : style photographique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, marqué par des techniques de prise de vue et de tirage sophistiquées, rappelant la peinture et la gravure. puis passent peu à peu à un langage emprunté à la Nouvelle Vision [note]Nouvelle Vision : après 1918, les photographes affirmèrent les qualités intrinsèques de la photographie pour exprimer le monde moderne, en se libérant des poncifs du pictorialisme.. Ils sont ainsi capables de fournir à la demande des portraits d'intellectuels, d'industriels, de personnalités ou d'inconnus, enveloppés d'une sorte de brume lumineuse effaçant les traces du temps et, parallèlement, de se livrer à des cadrages rigoureux dans leurs recherches personnelles, qui saisissent l'intensité de l'expression par un plan très rapproché. De toute façon, ils revendiquent un portrait qui ne fasse pas l'éloge du commanditaire et prônent les qualités photographiques de l'image dans un portrait où le caractère spirituel du modèle se laisse pénétrer dans une recherche de simplicité et de vérité.

Un portrait doit intégralement reproduire ce qui fait qu'un visage est vivant, intéressant, passionnant. Toutes les marques que la vie, les joies, les misères, les douleurs, les passions impriment sur un visage ! Tout ce que vous appeliez rides, et qui ne sont que les traces passionnantes de la vie, lorsque vous les portez avec courage et esprit [note]Antoine Demilly, « L'opinion du Photographe », dans La Vie Lyonnaise, 2 juin 1951..
Florens Fels, spécialiste de Nadar et critique photographique de L'Art vivant remarque en 1930 - après s'être fait photographier par Antoine Demilly - la perfection du document et la qualité de la mise au point et note :
Il faut imposer à la nature de sourire avec naturel. C'est ce qu'a compris M. Demilly. De la centaine de photographes qui convoquent la lumière sur la face de nos contemporains connus, je n'en connais point qui, mieux que lui, sache exécuter un horoscope graphique et même le portrait psychologique.
[note]Florent Fels, « La Photographie », dans Lyon universitaire, artistique, littéraire et théâtral, 13e année, n° 96, septembre 1930.

Forts de ce succès, Blanc et Demilly ouvrent le 20 avril 1935, au 10 de la rue du Président-Carnot, une galerie d'art entièrement consacrée à la photographie, événement exceptionnel pour l'époque. Elle s'organise autour d'expositions régulières de leurs travaux et de ceux d'amateurs doués, dont ils développent les travaux. De plus, ils y pratiquent le commerce d'appareils de luxe tels les petits formats : le Leica ou le Rolleiflex.

Le lieu rassemble vite tous ceux que la photographie passionne et devient le cénacle du milieu photographique lyonnais. Blanc et Demilly éditent même, mensuellement, avant la Guerre de 1939, un Bulletin d'informations photographiques dans lequel ils prennent la parole sur les progrès esthétiques et techniques de la photographie et y joignent des textes d'amateurs, d'écrivains, de critiques. Ils investissent dans des encarts publicitaires tout à fait dans l'air du temps afin de faire découvrir aux Lyonnais ce lieu inédit. Ils organisent des sorties photographiques qu'ils accompagnent en dispensant des conseils, et créent même des concours annuels en association avec la revue La Vie lyonnaise.

Après la fermeture de la galerie en 1951, en vue de concentrer leurs activités au studio, les deux hommes exposent couramment à la galerie des Jacobins, au Salon du Sud-Est où leurs portraits puis leurs paysages, nus et études diverses, viennent chaque année voisiner avec les peintures sur les cimaises. Ces expositions attirent tout le monde politique et artistique lyonnais ainsi que la presse littéraire et d'information.

Julien Cain [note]Julien Cain (1887-1974) fut administrateur général de la Bibliothèque nationale et en organisa, dès 1945, la rénovation., inaugure à la Bibliothèque nationale le premier Salon national de la photographie en 1946. Y figurent, outre le duo lyonnais, qui participe d'ailleurs au jury de 1947 à 1959, presque tous les grands photographes indépendants ou reporters, tels Laure Albin-Guillot, René Jacques, Florence Henri, Robert Doisneau, Emmanuel Sougez, Maurice Tabard, Jean Dieuzaide, Edouard Boubat. Chaque jour, un public nombreux d'éditeurs, de journalistes, d'historiens, d'amateurs vient admirer les photographies. Il n'est pas erroné d'affirmer que cette émulation a fourni à Blanc et Demilly la volonté de renouveler leur art et d'aspirer à une reconnaissance parisienne loin de tout régionalisme.

Une démarche esthétique plus que mercantile

Parallèlement, les deux photographes illustrent une quinzaine d'ouvrages dont les célèbres Aspects de Lyon en 1933. Pour ce dernier, il convient de rappeler ici la rareté d'une telle opportunité, celle de voir publier, au début des années 1930, 120 de leurs photographies, sous leur nom, en héliogravure d'une qualité exceptionnelle et dans un très beau format. Par la suite, ils sortiront un grand nombre d'ouvrages dédiés à leur ville, dont Charme de Lyon (1942) ou Trois Promenades lyonnaises (1957).

Ainsi, la notoriété de leur signature, déjà établie par le succès de leur studio, est encore confortée par leurs belles publications. Bien souvent dans les années 1930, comme par exemple dans La Route Paris-Méditerranée de 1931, leurs photographies voisinent avec celles des ténors de l'avant-garde tels Germaine Krull, André Kertesz... Plus tard, dans d'autres ouvrages dont l'ambition est d'étudier l'histoire de la photographie, les auteurs insèrent entre Tabard et Brassaï des images de Blanc et Demilly. Dans le catalogue de Jill Quasha paru en 1986 à New York, Paris in the Twenties and Thirties, le même rapprochement est fait. De 1936 à 1939, paraissent dans la revue Mieux Vivre des images fortement humanisées de Blanc et Demilly, Kertesz et Sougez. Cela en vertu du slogan qui affirme que

Mieux Vivre rassemble chaque mois les plus jolis documents photographiques parus sur un sujet choisi parmi les plus heureux de notre existence. Mieux Vivre voudrait rendre la vie plus douce, plus aimable, plus souriante, plus lumineuse et plus apaisante.

Sans titre, photographie par Blanc et Demilly (BM Lyon, P 0169 08632)

En fait, Blanc et Demilly sont, à l'inverse de leurs concurrents lyonnais, parmi les tout premiers à investir leur argent et leur temps dans des appareils miniatures pour l'époque : le Leica et le Rolleiflex. Il est à noter qu'ils sont, au niveau national, dans les tout premiers photographes à s'équiper d'un tel matériel, dès la fin des années 1920. Le choix de cet équipement radicalement différent s'inscrit alors dans une démarche plus esthétique que marchande. Ainsi, leurs images sont significatives de la liberté de mouvement permise. Une citation de Gaston Ferdière nous éclaire sur le matériel d'Antoine Demilly : Son appareil photographique ne le quitte pas (ne me demandez aucune précision sur la marque). Il ne cesse d'appuyer sur le déclic après de rapides mises au point. Je suis stupéfait du nombre de clichés qu'il prend en quelques heures et j'ai souvent l'impression qu'il enregistre tout en double. Je le regarde avec stupéfaction après avoir repéré un ensemble, se reculer, chercher un angle, incliner la tête, se pencher à droite ou à gauche, se balancer, s'accroupir, s'agenouiller. [note]Gaston Ferdière, Blanc et Demilly de la collection Ferdière, Chalon-sur-Saône, Musée Nicéphore-Niepce, 1988.

Des ouvrages ayant appartenu à Antoine Demilly montrent une attention soutenue aux évolutions techniques et esthétiques de la photographie, parmi lesquels les célèbres numéros spéciaux de la revue Art et Métiers graphiques [note]Luxueuse publication parue entre 1927 et 1948 (BM Lyon, 950517). consacrés à la photographie. On trouve dans ces albums, les photographies de Herbert List imprégnées de silence, d'Emmanuel Sougez d'une grande précision et aux équilibres harmonieux, celles de Brassaï et de Roger Parry aux accents surréalistes, de André Boucher, de Laure Albin-Guillot, de Ergy Landau, ou de Willy Ronis fortement humanisées. Blanc et Demilly sont conscients, et leurs lectures le prouvent, que le praticien consciencieux doit tenir compte de l'évolution de la Photographie, de l'évolution du choix du sujet, de la recherche du nouveau, de l'angle de prise de vue, et de la lumière. [note]Antoine Demilly, « Parlons encore une dernière fois de notre concours de Photographie », dans La Vie lyonnaise, n° 39, 5 janvier 1952. Ils revendiquent ainsi une pluralité de regards tous soumis à l'émotion, évoluant entre modernité, réalité et subjectivité humaniste.

Aux côtés des avant-gardes lyonnaises

Si, au début du siècle, la ville de Lyon reste dirigée par un réseau traditionnel d'institutions, Marius Mermillon, grand ami des deux photographes, critique, historien de l'art, mécène et collectionneur, directeur de revue, luttera plus tard contre l'isolement des artistes lyonnais tout en défendant une identité régionale. Au fil des années, des groupes d'artistes se forment, des expositions d'importance ont lieu. Blanc et Demilly y participent. Des liens d'amitié très forts s'établissent avec les peintres lyonnais Pierre Combet-Descombes, Emile Didier, Jean Albert Carlotti, Jean Couty, Jacques Truphémus.

Inspiré par un vers de Baudelaire La mer, la vaste mer console nos labeurs [note]Vers de Charles Baudelaire tiré du poème LXII « Moesta et Errabunda » dans Spleen et Idéal, Les Fleurs du Mal. , Pierre Combet-Descombes peint sur le palier du studio une fresque, malheureusement aujourd'hui recouverte. Les gens de théâtre comme le jeune Roger Planchon et son théâtre de la Comédie, les sculpteurs Marcel Gimond et Georges Salendre sont aussi des interlocuteurs privilégiés. Et pendant la guerre de 1939-1945, Blanc et Demilly fréquentent assidûment tout un monde d'artistes, d'hommes de lettres, de journalistes parisiens réfugiés à Lyon. [note]Antoine Demilly, « Peinture et Photographie », Résonances, avril 1955.

Des Ziniars [note]Groupe de peintres, formé après 1918 autour de personnalités comme Louis Bouquet, Pierre Combet-Descombes, Marcel Gimond. aux réunions de la revue Résonances, des concerts et du théâtre, tous les événements et manifestations artistiques ont été fixés par Blanc et Demilly, admirable et vivante chronique de la vie de « province ». Jean-Jacques Lerrant, critique littéraire et ami des deux photographes, le souligne :

Pour savoir qui gérait Lyon avant et après la guerre, qui régnait sur la vie municipale, l'Université, la médecine, qui tenait le haut du pavé, il suffit de consulter les archives Blanc et Demilly [note]Jean-Jacques Lerrant, texte du catalogue de l'exposition du Musée des Beaux-Arts de Lyon, 1976..

Le Carrefour de l'Annonciade. Héliogravure contrecollée sur carton extraite des Aspect de Lyon, par Théo Blanc et Antoine Demilly Lyon, Société des amis de Guignol, 1933 (BM Lyon, P 0169)

A l'inverse de photographes plus loquaces, Blanc et Demilly se sont montrés discrets, par modestie naturelle et aussi parce qu'ils estimaient que leur métier était de prendre des photographies et non de théoriser [note]Voir Tancrède de Visan, « Conversation avec MM. Blanc et Demilly », dans Notre Carnet, n° 277, 25 septembre 1933.. De plus, par leur refus de tout dogmatisme, ils ne réaliseront jamais de photographies à message et resteront étrangers à la politique. Demilly exhorte les praticiens à une simplicité toute poétique qui les libère des poncifs de la photographie « d'art », en recherchant ce que peut contenir de durable l'instant éphémère. De plus, il convoque le hasard, complément de sa grande éducation visuelle, pour y rechercher la part de fantaisie et d'irréel et donner ce choc qui apportera enfin à la photo ce rajeunissement dont elle a besoin. [note]Antoine Demilly, « Réflexions sur la photographie », dans La Vie lyonnaise, 5 mai 1951. La volonté est partout présente d'exprimer le réel, de l'expérimenter, d'en révéler l'étrangeté, la beauté et l'insolite. A l'énoncé de la question : La photographie est-elle un art ?, il s'insurge :

Peinture ! Photographie ! Tellement différentes ! Tellement loin l'une de l'autre [note]Antoine Demilly, « Peintures et Photographie », dans Résonances, n° 26, avril 1955. !

Partie de boules. Les spectateurs. Héliogravure contrecollée sur carton extraite des Aspects de Lyon par Théo Blanc et Antoine Demilly Lyon, Société des Amis de Guignol, 1933 (BM Lyon, P 0169)

Dans tous les écrits, on retrouve donc l'exigence d'une simplicité technique qui se manifeste par un abandon de la retouche, au profit du travail mental du photographe lors de la prise de vue et du tirage. Il ne compte plus que sur l'utilisation du matériau créateur essentiel de la photographie, la lumière, et se fait le défenseur d'une photographie qui assume ses propres qualités techniques et graphiques, en affirmant sa relation privilégiée et particulière avec le réel. Aussi, pour capter la vie dans ce qu'elle a de plus pittoresque, de plus inattendu, le sujet peut n'être qu'un rien, une ombre dont les lignes sobres et nettes sont traduites par une composition simple, presque abstraite, qui lui confère de la beauté, comme s'il s'agissait d'élever le banal au métaphorique. Antoine Demilly note à ce propos, à l'occasion du concours de photographie organisé par La Vie lyonnaise, dont il préside le jury :

Imposez-vous cette discipline qui exige des compositions simples, aux lignes belles et aux beaux éclairages. Et des gros plans aussi. [...] Marcher, rêver, observer, penser à mille choses et à rien, et, tout à coup, découvrir le sujet photogénique. S'il y a sujet [note]Antoine Demilly, « A propos de notre Concours de Photographie », dans La Vie lyonnaise, 4 août 1951..
Ce renouvellement constant du regard porté aux choses et aux êtres, dans une attitude de découverte, se constate dans leurs propres archives. En effet, d'anciens clichés, jugés dans un premier temps médiocres et qui n'ont pas été tirés, se sont révélés être par la suite de véritables trésors.

Lumières de Lyon

En 1957, Jean Colliard, auteur des Trois Promenades lyonnaises écrit : C

omment Lyon, ville de poésie, n'aurait-elle pas encore ses poètes ? Le plus grand d'entre eux [...] est Tony Demilly, son photographe. J'ai parcouru avec lui - trop rarement - les rues de Lyon, et chaque fois j'ai ressenti l'impression de redécouvrir ce que je croyais bien connaître. C'est un "oeil qui écoute" et qui a entendu de Lyon les plus fugaces mélodies [note]Trois Promenades lyonnaises, texte de Jean Colliard, Lyon, chez l'auteur, 1957..

C'est que tout au long de leur vie, Blanc et Demilly ne cessent de prendre pour sujet leur ville, dont ils font l'éloge avec un intérêt et un goût passionnés, et pour laquelle leur attachement ne s'est jamais démenti. Antoine Demilly dit même :

Vous ne savez pas le plaisir que j'éprouve en quittant la rue Grenette, le Leica serré dans la main, prêt à fixer sur la pellicule, un des étonnants paysages de Lyon [note]Antoine Demilly cité par René Deroudille dans « Blanc et Demilly photographes : Lyon 1933 », Lyon Matin, 26 février 1991..
Chacun à leur tour, selon les désirs de la clientèle, les deux photographes partent avec leur appareil ou s'installent derrière le trépied pour créer leurs belles images. Ils puisent leurs thèmes et leurs sujets à même la rue, sur le boulevard, où le mouvement des hommes, les réclames et les vitrines, les terrasses de café se déclinent sous leurs nombreuses facettes diurnes et nocturnes.

Les Aspects de Lyon tiennent une place d'importance dans la photographie de l'entre-deux-guerres, celle qui a pour thème la grande ville, celle de 100 x Paris (1929), du Marseille (1935) de Germaine Krull et du Paris de nuit (1932) de Brassaï. Loin d'un anecdotisme pittoresque, ils se sont attachés, par des images souvent insolites, à créer un poème dans lequel s'inscrit l'âme de la ville et à faire prendre conscience aux lecteurs d'une certaine identité locale à travers la présentation de la vie et de la culture populaire. Aujourd'hui ce sont de véritables témoignages sur le Lyon des années 1930. On y découvre la fameuse brume dense, étouffante et aérienne dans laquelle viennent se fondre et s'éteindre des silhouettes fantomatiques, les bateaux-lavoirs, les infatigables toueurs qui s'activent sur la Saône en s'empanachant de fumées, les fins de marché après lesquelles badauds et désoeuvrés arpentent les quais, les jardins de Fourvière et celui du Palais Saint-Pierre, pleins de silences.

Lyon est une ville d'atmosphère, on ne se lassera jamais d'y flâner. [note]Antoine Demilly, « Lumières de Lyon », dans Le Leicaïste, n° 20, juillet 1954

Ailleurs, nos deux photographes choisissent des perspectives ignorées, dans une approche constructive délibérée mais sans jamais brutaliser ou dénaturer la réalité. Leur image de Lyon est bien éloignée des poncifs de l'imagerie à grands tirages. Ils simplifient cette image, ménagent des vides non par des artifices, mais en tirant parti des circonstances naturelles qui dissimulent, estompent les formes et les contours, effacent le détail, ne laissent que l'essentiel. D'une cité souvent décriée comme brumeuse, sombre et froide, couverte autant que discrète, Blanc et Demilly ont fait une ville lumineuse, de lumières aussi changeantes que les jours des saisons, que les reflets d'un beau visage. [note] [note]Antoine Demilly, « Lumières de Lyon », dans Le Leicaïste, n° 20, juillet 1954.

S'il reste toujours profondément attaché à Lyon, Antoine Demilly, amateur de voyages, entreprend tout de même une croisière au Cap Nord en 1931, des périples en Espagne, en Italie et en Yougoslavie, des séjours en Provence et en Camargue. Il effectue ces différents voyages entre 1930 et 1938. Ses paysages insistent sur la tonalité et le rythme des lumières, la composition des plans, et la prédominance du cadrage, de l'angle de prise de vue, plutôt que sur l'aspect anecdotique du spectacle de la nature. Enthousiasmé par son voyage en Norvège, Antoine Demilly exprime sa désolation à son retour : Jamais nous ne reverrons l'admirable lumière, les féeries de couleurs, les nuits splendides du Lofoten (car s'il est une chose unique au monde, c'est bien cette lumière des nuits du Nord de la Norvège). [note]Antoine Demilly, citation inscrite au dos d'une petite photographie sur laquelle on aperçoit l'étendue de l'océan parcourue d'ondulations et éclairée par un rayon de soleil.

La Place Le Viste, à Lyon. Héliogravure contrecollée sur carton extraite des Aspects de Lyon, par Théo Blanc et Antoine Demilly Lyon, Société des Amis de Guignol, 1933 (BM Lyon, P 0169)

Portraits

A côté de leur production immense de portraits commerciaux, les deux photographes lyonnais prennent aussi leur sujet au travers de rencontres, parfois même lors de mises en scène, grâce aux appareils de petit format. Le caractère intimiste de l'image prédomine et renvoie toute l'humanité du sujet ; il est chez lui, dans la rue, au travail, et son cadre de vie complète sa personnalité. C'est bien souvent la sérénité qui imprègne l'attitude de la personne photographiée : [...] et, surtout, surtout, poésie des visages, de tous les visages ! Beaux et graves visages pleins d'une lourde charge de souvenirs, pleins de lourds espoirs aussi ! Visages tournés vers le passé, visages tendus vers l'avenir ! Visages irréels, souvent, et beaux yeux qui ne parlent qu'à ceux qui savent les aimer, les comprendre ! [note]Antoine Demilly, « Réflexions sur la photographie », dans La Vie lyonnaise, 8 septembre 1951..

En marge de cette production coexistent des manipulations de laboratoire (solarisations ou surimpressions) qu'ils utilisèrent par complaisance vis-à-vis d'une clientèle friande d'effets à la mode. Les commandes de portraits de ce type seront finalement rares ; hommes politiques, mondains et mondaines... tous recherchant, avant tout, une image d'eux-mêmes qui les pose socialement et rende compte de leur inscription dans la société traditionnelle.

Pendant leurs déambulations, au gré de leur fantaisie ou de leur activité commerciale, Blanc et Demilly portent sur les gens un regard tendre, parfois même ironique. Ils s'intéressent moins à un événement qu'à l'environnement quotidien et banal des gens qu'ils rencontrent. Leurs images sont révélatrices d'une sensibilité aux joies simples, d'une attirance pour les personnages de la rue, d'un respect pour la dignité des plus humbles : paysans, clochards, enfants, ouvriers ou boulistes. Cet esprit est assez spécifique de la photographie française dite humaniste, sans pour autant tomber dans un travers sentimental ou anecdotique. En effet, ces photographies témoignent d'une cité qui a en grande partie disparue, en raison des grands travaux d'urbanisme et des transformations de la société française.

Aussi, le décor caractéristique des vieilles rues du quartier Saint-Jean ou des pentes de la Croix-Rousse, les bistrots, les fêtes foraines sont des sujets que les deux artistes photographient en promeneurs solitaires et dont ils révèlent le pittoresque. Antoine Demilly note à ce propos : On a tellement dit de choses ! Et tellement de choses fausses ! On a toujours parlé d'un Lyon noir, alors que c'est une ville pleine de lumières. On a toujours parlé de la froideur des Lyonnais, alors qu'ils sont les plus accueillants des hommes ! Il y a évidemment une poésie de la tristesse, et celui qui se plaît dans le charme de la tristesse s'y enfonce avec délices, et tel est peut-être le Lyonnais, solitaire et rêveur, passionné de musique et de poésie. Il parcourt sa ville en rêvant, et il mange en rêvant, dans des bistrots cachés au fond de petites rues calmes et tranquilles, solitaires et accueillantes. [note]Antoine Demilly, « Lumières de Lyon », dans Le Leicaïste, n° 20, juillet 1954.

Plus tard, avec l'évolution esthétique des années 1950, ils s'inspireront de l'aspect fantastique de la réalité ordinaire pour en souligner l'irrationalité ou au contraire la monotonie, dans une approche plus « instantanée » de la vie quotidienne. Ces photographies traduisent un rejet de la belle image. Ils portent leur attention sur les emblèmes de la vie contemporaine : voitures, foule, graffitis et vitrines.

Du nu vivant à la nature morte

La diversité de l'oeuvre des deux artistes ne s'arrête cependant pas aux portraits et aux vues de Lyon. En effet, après la Seconde Guerre mondiale, vers 1951-1952, Demilly va réaliser des séries de nus féminins qui, pour certains, seront exposés au Salon national de la Photographie à Paris. Cette production est presque inconnue aujourd'hui. Les séries qu'il a réalisées tiennent à l'évidence d'études faites à huis clos, dans un studio. Le nu est affranchi de tout motif emprunté à un contexte social, littéraire, mythologique ou allégorique. Il n'y a chez lui ni surimpression, ni mise en scène du corps inquiétante ou troublante.

Le corps est davantage prétexte à des variations lumineuses, formelles ; il est cadré, fragmenté par des jeux puissants de contrastes lumineux, ou par une pose peu classique du modèle, qui en font un ensemble quasi abstrait de lignes. A l'inverse, la recherche d'une harmonie plus classique insiste sur une pose faite d'équilibres et de contrepoids légers, qui s'ajoute à la sérénité générale. Sur d'autres photographies, la tenue du corps se fait plus souple et quelque fois plus lascive, plus naturelle. La prise en compte du visage du modèle et la lumière faible provenant du dessus suggèrent un instant en suspension révélé par la simplicité du regard du photographe.

Sans titre, photographie par Blanc et Demilly (coll. part.)

Parallèlement, les deux Lyonnais réalisent tout au long de leur vie des natures mortes, elles aussi peu connues. Pourtant, elles témoignent d'une grande perfection technique dans laquelle l'influence de la lumière sur l'objet et le cadrage, est fondamentale. Si pains entamés et fromages constituent des thèmes classiques possèdant une grande force poétique, Blanc et Demilly s'inspirent aussi de la sérialité des objets copiés en masse, de la reproductibilité née avec l'industrialisation : accumulations d'objets, matières froides et métalliques, outils manufacturés. Ces photographies arrachent ces objets à leur trivialité, les magnifient hors de leur fonction et, du même coup, créent des images presque abstraites en induisant une perte d'échelle. En raison de la taille de certains agrandissements - parfois jusqu'à 2x1,5 m - ces images sont révélatrices d'une volonté de dépasser le réel et elles installent le spectateur au centre d'un univers de formes abstraites et autonomes, selon un procédé que les expressionnistes abstraits américains vont utiliser dans les années 1950.

C'est finalement par le regard que le photographe porte sur les choses (choix de l'objet, cadrage serré, grossissement, prise en compte de l'ombre), que celles-ci favorisent la création artistique et passent ainsi de leur statut utilitaire ou de leur statut de déchet à celui d'objet fabuleux envers lequel on éprouve parfois le sentiment d'une proximité fascinante. De plus, son regard révèle ainsi la fantaisie et même l'irréel [note]Antoine Demilly, « Réflexions sur la photographique », dans La Vie lyonnaise, 5 mai 1951. propres à nourrir une nouvelle vision du monde et à tirer parti des effets du hasard. Demilly affirme que Si vous avez dix clichés inutilisables, vous en aurez peut-être un onzième qui sera amusant et qui vous apportera une nouvelle façon de voir. Songez au hasard de l'instantané ! De l'instantané lent, surtout, qui laisse une traîne de vie autour de tout ce qu'il représente. [note]Antoine Demilly, « Réflexions sur l'Art photographique », dans La Vie lyonnaise, 16 juin 1951.

Si l'oeuvre de Blanc et Demilly illustre admirablement l'évolution des mouvements majeurs de la photographie, de l'entre-deux-guerres jusqu'aux années 1950, et affirme cette même volonté d'appréhender un nouveau rapport avec le sujet, leur attachement et leur enracinement dans les cercles artistiques lyonnais montrent une volonté de construire une oeuvre à l'orée de ces courants : un équilibre entre réalisme, modernité et subjectivité, marqué par le rôle fondamental de la lumière traitée avec une grande subtilité.

Sans titre, photographie par Blanc et Demilly (coll.part.)

L'amour de leur métier en a fait d'eux de véritables pédagogues. Leur humanisme, leur culture leur ont permis d'adopter vis-à-vis de la personne photographiée un sens rare de la psychologie et du respect de l'autre. Qu'il s'agisse de portraits, de paysages, de nus, de natures mortes ou d'objets, on y retrouve toujours une grande légèreté de regard, résultat d'une recherche permanente de discipline sans austérité et d'inventivité prolifique.

Outre les images de Lyon et celles relevant de leur activité commerciale, les autres images ne furent pas étudiées et, hélas, très peu exposées au cours des quarante dernières années. Alors qu'elles ont toutes leur place dans cette oeuvre variée et passionnante. Puisque Lyon s'honore de la présence des inventeurs du cinématographe et de l'autochrome, il est temps que les institutions culturelles et politiques lyonnaises redonnent à ces deux grands artistes que sont Blanc et Demilly l'éclat qui fut le leur tout au long de leur vie.

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