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                              PENSEES                              377-
phénomène du son et le phénomène de la lumière. « Son éclatant »,
« lumière éclatante... », dit le français. Néanmoins, avouons-le,
aucune expression n'est vraie, pittoresque et hardie comme le mot
du vieil Homère.

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   Chose remarquable, pas une des nombreuses épopées entreprises
en France depuis le Moyen Age n'a réussi, n'a mérité de réus-
sir. Ni du Bartas, ni Lemoine, ni Chapelain, ni vingt autres n'ont
rompu le charme. Voltaire, par sa Henriade, a consacré notre re-
nommée d'impuissance, et le proverbe a prévalu que « le Français
n'a point la tète épique ». Le Portugal a Camoens ; l'Espagne,
Ercilla ; l'Italie, Tasso; l'Angleterre, Milton ; l'Allemagne,
Klopstock; la France, rien ! On dira : « L'époque des grandes
épopées est finie. » On parlait ainsi en Angleterre avant le Paradis
 perdu; en Allemagne, avant la Messiade.
   Qui est cause de notre indigence ? A quoi attribuer notre disgrâce ?
On ne lit pas du Bartas, à cause de son style suranné? Mais la
Chanson de Roland est plus âgée encore, et on l'admire! Lemoine,
a cause de son mauvais goût? Mais Milton fourmille d'inventions
grotesques et d'expressions ridicules, et on l'admire! Chapelain, à
cause de ses rugosités et de ses glaces? Mais Klopstock est aussi
froid et aussi escarpé, et on l'admire ! Du Bartas avait du génie,
Lemoine avait du génie, Chapelain avait du génie; c'étaient, qui
plus est, des croyants. Du Bartas adorait la parole de Dieu dans la
Bible, à l'envi de Klopstock et de Milton; Chapelain, dans l'Evan-
gile, à l'égal de Camoëns, de Tasso et d'Ercilla; Lemoine était pieux
comme un jésuite; et cependant l'on ne se souvient d'eux que pour
hausser les épaules ou pour bâiller à bouche close !
   Qui sait? Du Bartas, Lemoine, Chapelain, traduits convenable-
ment en italien ou en anglais, apparaîtraient peut-être nouveaux
de splendeur et de grâce...
   L'épopée, affreusement piétinée par l'auteur de Y Art poétique,
passa longtemps pour morte, lorsque vers la fin du dix-huitième
siècle, Gilbert cria tout à coup la grande nouvelle :
   « Thomas est en travail d'un gros poème épique. »
   Après laPétréide, un avorton, Philippe-Auguste,      un mort-né...