page suivante »
18 LA REVUE LYONNAISE la critique et déchaîner l'envie ; du reste ledit drame était encore enfoui dans le cerveau de son auteur où il attendait en vain son dé- nouaient. Pour Maurice, il s'était tourné vers la poésie, et ses premiers essais, encouragés par les suffrages du petit cénacle, lui avaient mérité une gloire modeste dans ce monde de jeunes gens bienveillants pour tout ce qui est nouveau et inconnu comme eux. Quelques-unes de ses productions eurent les honneurs d'une Revue récemment fondée et hospitalière par nécessité. Tout cela revint plus ou moins à M. d'Artannes qui haussa silencieuse- ment les épaules ; il professait un mépris mitigé d'une certaine pitié pour les écrivains en général et les poètes en particulier. Mais trop ami de son repos pour contrarier en rien son fils, ce fut à peine si, dans leurs rares entrevues, il lui décocha quelques inno- centes plaisanteries sur ses succès littéraires et les palmes acadé- miques que l'avenir ne pouvait manquer de lui réserver. Cependant on approchait de juillet 1870 et l'horizon politique commençait à s'assombrir. Contrairement à l'habitude de toute sa vie, le général paraissait soucieux; il restait souvent au logis, il mettait des papiers en ordre, il écrivait et s'inquiétait de choses auxquelles jusqu'à ce jour il n'avait jamais songé. Quand la guerre fut décidée, il fit montre de beaucoup d'enthousiasme et de confiance ; mais c'était un masque qu'il dépouillait en rentrant chez lui, et Maurice qui ne l'avait jamais vu parler cinq minutes de suite d'un ton sérieux, se sentait douloureusement étonné en lui entendant énumérer ses craintes et ses appréhensions. Le père et le fils s'étaient rapprochés et paraissaient étonnés du charme qu'ils découvraient à s'entretenir l'un l'autre. Avec une franchise toute militaire le général condamnait l'incurie des hommes auprès desquels il avait vécu, et déplorait amèrement son aveuglement personnel. En vain Maurice lui disait qu'il n'était pas coupable, qu'aucune responsabilité ne pouvait lui incomber ; il secouait la tête et répondait que chacun dans sa sphère, si humble qu'elle fût, devait faire un pénible retour sur soi-même. M. d'Artannes, en dépit de sa frivolité et de son insouciance, n'é- tait point un homme sans valeur ; ses défauts venaient surtout d'une éducation négligée, de succès faciles et du milieu dans lequel il avait passé sa vie. Au jour du danger, il se retrouva lui-même et