Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
[ Revenir aux résultats de la recherche ]
page suivante »
                                    — 315 —
       Ces folies et par-dessus tout la passion du jeu eurent pour le budget du
 turbulent officier les conséquences que l'on devine. Le trou commencé à
  Leipzig devint gouffre. La pension envoyée de Muskau s'évaporait, pour
 employer une comparaison dont il se servit souvent, comme la goutte d'eau
 tombée sur la pierre brûlante. Le jeune viveur se jeta dans les bras des
 usuriers dont les procédés à son égard rappelaient, s'ils ne les dépassaient
 pas, ceux des usuriers de Molière. L'un de ces individus, par exemple, lui
 faisait une avance de trois mille thalers ainsi constituée : cent louis d'or en
 espèces, une vieille voiture délabrée et trente montres en argent. Son père,
 harcelé par les créanciers, obligé de voyager sous un faux nom pour se
 dérober à leurs réclamations, lui signifia qu'il ne paierait plus ses dettes. Ne
 pouvant plus vivre à Dresde, Hermann donna sa démission d'officier, mais
 se garda bien d'obéir au comte qui le sommait de rentrer à Muskau. Il
 préféra courir le monde avec une maigre pension qu'après de pénibles
 discussions son père consentit à lui servir. Il avait alors 23 ans. Il se rendit
 d'abord à Vienne où, à propos d'une affaire d'honneur, il cravacha le comte
 de Colloredo, fils du chancelier de l'empire, qui avait servi de second à son
 adversaire. Il traversa l'Allemagne avec un passeport établi au nom de
 « M. le secrétaire Hermann», vécut très misérablement à Ulm où l'ironie du
 destin le fit loger, lui, le joueur décavé, chez un fabricant de cartes à jouer,
et, après avoir touché, dans les premiers jours d'avril 1808, un terme de sa
pension, il se dirigea vers la Suisse par Stuttgart, Tubingen et Constance.
Dans une auberge de Schaffhouse, la coqueluche des dames de la cour de
Dresde mangea des plats innommables en compagnie du patron et de la
patronne, d'un charretier, d'un portefaix, du valet d'écurie et de la ser-
vante, une maritorne d'une saleté nauséabonde. Il vit Zurich, Lucerne,
franchit le Saint-Gothard, descendit au lac Majeur, à Milan, et revint à
Lucerne. Là, il fit la connaissance d'Alexandre de Wulffen, compatriote
aimable, qui voyageait pour son plaisir, avec une bourse, il est vrai, mal
garnie. Les deux jeunes gens visitèrent encore ensemble quelques sites
célèbres de la Suisse ; puis, après un arrêt à Genève où le frère d'Alexandre
de Wulffen vint les rejoindre, ils franchirent au Fort de l'Ecluse la frontière
française très débonnairement gardée par des invalides qui se contentèrent
de leur affirmation que leurs papiers étaient en règle.