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l8ô DEUX MOIS EN ESPAGNE dre, à la suite du garçon d'hôtel muni d'une lanterne, la diligence qui devait m'introduire dans ce paradis de l'Eu- rope ; mal réveillé encore, harassé du voyage de la veille, je fis un pas en arrière quand, traversant la cour de l'au- berge, j'entendis les joyeuses cascades qu'une pluie dilu- vienne nous décochait de toutes les gouttières : mais la place était retenue ; fidèle à sa consigne, le garçon m'avait réveillé en sursaut. C'était un plaisir que je ne tenais pas à renouveler : il fallait partir, ou renoncer à tout jamais à son estime ; je dissimulai mon mouvement de recul, en fran- chissant le Rubicon, qui, dans cette occasion, était simple- ment le large ruisseau de la rue. Ces lignes me dispensent de la peinture du passage des Pyrénées. La voiture ne monta pas longtemps, ce qui me fait présumer qu'elles sont assez basses sur ce point ; elle monta par deux reprises, ce qui me permit de conclure à une bifurcation de la chaîne à l'approche de la Méditer- ranée. J'aime mieux ces présomptions que de déployer cette grande carte de mon Guide, trop difficile à remettre dans le livre. Qu'importe au lecteur, au total; il sera suffi- samment satisfait, sans doute, de savoir qu'il était jour quand j'arrivai aux perches bariolées des couleurs de France et d'Espagne qui décorent le Perthuis, où l'on passe la fron- tière ? Comme de juste, pour lui en faire les honneurs, le voya- geur y trouve toujours les Carabiniers et Douaniers du pays qu'il vient visiter. Grâces t'en soient rendues, ô Jupi- ter hospitalier qui les a si généreusement distribués sur la face de notre vieille Europe ! Sans leur visa du passe-port, se douterait-on qu'on a fait deux pas dans un tout autre pays que le sien ? Un visa et une piécette dans la casquette militaire c'est si tôt donné ; on se salue cordialement après, et l'on se dit avec LouisXIV : « II n'y a plus de Pyrénées. »