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J'AI RETIIOUVÉ MA CRAIE. 235 Je fis successivement la revue de tous ies endroits où mon imagination évoquait les incidents dont ils furent le théâtre. J'allai visiter le vieux abricotier qui me valait chaque année plus do réprimandes qu'il ne portait de fruits, dans le voisinage duquel on me trouvait souvent épiant la maturité de ses produits, et la prévenant quelquefois pour les dérober plus sûrement ; la petite plate-bande qu'on m'avait donnée pour y cultiver des fleurs était envahie par des pommes de terre, et le carreau de cardons où ma craie avait été jetée était couvert de superbes artichauts. Mais ce que je considérai surtout et longtemps fut la façade du bâtiment ; il s'y trouvait un balcon sur lequel s'ouvrait le petit salon do mon grand-père ; salon où je vis réunis tant d'hommes d'élite, dans la compagnie desquels on me permettait de venir et de demeurer lorsque ma con- duite était jugée digne de cet insigne honneur; et pourquoi ne dirais-je pas les noms de ces gens pleins d'esprit et de savoir, qui firent longtemps pour moi le principal charme de la maison de mon aïeul? Plusieurs, sans doute, furent connus et appréciés justement par mes contemporains et vivent dans leurs souvenirs ainsi que dans les miens. C'étaient d'abord deux étrangers d'un haut mérite que les révolutions politiques de leur pays avaient amenés dans le nôtre : M. Hill, anglais, ami de David Hume et qui donnait sur ses relations avec l'illustre historien des détails remplis d'intérêt. M. Gorani, de Milan, dont une rue de cette ville porte encore le nom, qui avait visité toutes les cours de l'Europe et qui avait composé un livre de ses observations sur cha- cune d'elles ; homme d'un esprit fin, délié. Sa conversation, riche de faits, reflétait les connaissances acquises dans ses nombreux voyages. M. Bérenger, auteur de l'Histoire de Genève, et qui était d'une philosophie pleine de candeur et de joviale bonhomie. M. Saint-Ours, grand peintre d'histoire, qui racontait