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                DÉ LA PERFECTIBILITÉ HUMAINE.                    499

notre cœur ayant été rendus insensibles, que notre œil étant des-
séché, nous soyons affranchis de toute douleur jusqu'à notre
dernier jour. Qu'importe, si ce dernier jour arrive, et si en même
temps que la douleur de la vie vous n'avez pas extirpé la douleur
de la mort ! Tant que resteront cette douleur et cette appréhen-
sion suprême, combien l'homme ne sera-t-il pas éloigné de ce
bonheur complet sur terre, par où cherchent à le séduire et à
l'enivrer tant de fausses théories et de prophéties menteuses !
   J'ai toujours été frappé de cette pensée de Labruyère, qui se
trouve dans le chapitre sur l'homme : » Si la vie est misérable,
elle est pénible à supporter, si elle est heureuse, il est horri-
ble de la perdre. L'un revient à l'autre. » Assurément, ce n'est
pas à dire qu'en raison de cette sorte de compensation entre
la vie et la mort, il faille renoncer à tout effort pour adoucir la
douleur et la misère, mais c'est-à-dire qu'en tout état de so-
ciété, l'homme ici-bas ne cessera pas d'être éprouvé. Au ban-
quet de la vie, toujours sur la tête de chaque convive la mort
sera suspendue par un fil comme l'épée de Damoclès. A aucun
homme jusqu'à la fin des sièeles, ne manqueront les occasions
de faire preuve de résignation et de courage. Faites la vie d'au-
tre façon, ôtez-en l'épreuve, la nécessité de s'abstenir et de
soutenir, les occasions de mérite et de dévouement, et en même
temps vous dépouillerez l'homme de sa dignité et de tout ce qui
fait sa grandeur en ce monde. Comme épreuve, comme incita-
tion continuelle à l'effort, à la lutte, au courage, à la prévoyance,
la vie sera toujours accommodée au développement de l'esprit et
de l'âme, de la force et de la grandeur morale, et en conséquence
à la fin que nous devons atteindre, c'est-à-dire qu'il y aura
toujours du mal dans la vie. Tel est le sens de ces paroles re-
marquables de M. Jouffroy : la vie est éminemment bonne parce
qu'elle est éminemment mauvaise.
  Ainsi, pour ignorer la fin de l'homme, on lui propose comme
son bien ce qui n'est pas son bien, on prend la perfectibilité au
rebours et l'abrutissement pour un progrès; ainsi, par ignorance
des conditions de la nature humaine, on se méprend sur les
limites nécessairement restreintes de sa perfectibilité dans cette