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DE L'UNITÉ DES ARTS. 407 Quel est le caractère social commun à tous ces grands siècles de la poésie ? Nous voyons qu'ils sont tous placés à égale dis- tance des époques où l'unité religieuse pèse sur les arts comme sur la société, et des temps où la libre discussion et l'analyse ont remis en question toutes les croyances, et morcelé à l'infini l'esprit humain. Dans ces siècles de grandeur intellectuelle, les arts ont déjà conquis chacun leur essence distincte et la liberté de leurs allures ; mais ils portent encore l'empreinte de l'unité primitive. Alors, la pensée humaine n'a pas perdu le respect pour la foi qui l'a enfantée, mais elle est déjà la raison, c'est-à - dire une force qui ne relève que d'elle-même et de Dieu. Tels sont ces âges, que nous avons signalés comme les moments de grandeur de la poésie. Peut-être sera-t-on tenté de leur refu- ser, pour la poésie, ce qu'on leur accorderait pour la littérature en général. On objectera que c'est la foi naïve, le sentiment instinctif, l'enthousiasme, l'inspiration, en un mot, qui engen- drent seuls la vraie poésie ; que cet art appartient de plein droit aux seules époques héroïques et religieuses. Il est vrai que le germe de l'inspiration poétique date de ces époques ; mais ce germe ne porte des fruits que dans les siècles déjà mûris par le soleil de la raison. Les œuvres de la poésie sont engendrées par l'imagination ; mais elles ne peuvent être conservées que par l'élément rationnel qui s'atteste, dans une œuvre littéraire, par la pureté, la clarté, la précision du langage. La poésie ne dure que parle style et par la raison. Comme les autres branches de la littérature, elle ne fleurit pleinement qu'au moment où la langue est arrivée à sa perfection. Il n'est arrivé qu'à une seule nation moderne de voir sa langue formée dès les siècles de ferveur de son âge héroïque et religieux, et d'avoir ainsi deux grandes périodes poétiques. Dante et Pétrar- que sont les seuls poètes nés au moyen âge qui aient survécu à l'ap- parition de la littérature classique. La Grèce eut le même bonheur que l'Italie, à un degré plus éminent encore. La langue deshéros de ses croisades contre l'Asie fut la même que celle des orateurs de la démocratie athénienne de Périclès, à des différences bien moin- dres que celles qui existent entre l'italien du XIIIe et celui du