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390 ses portes au public. La population s'effraye et va chercher un asile sur les hauteurs: elle encombre les routes, dans la campagne. On ne voit que charrettes chargées de meubles et de matelas, on ne voit que familles consternées s'éloignant de Lyon à pied ou en voitures, sous des torrents de pluie, et à travers d'impraticables chemins. À côté de ce sombre tableau est venue contraster plus d'une scène bouffonne, et le caractère français se révèle encore jus- que dans celte affreuse tourmente. Ici, ce sont des lazzis que se renvoient, des fenêtres aux barques, et passagers et curieux. Là , des gamins naviguent sur des planches, dans des bennes, dans des baquets^ et culbutent à qui mieux mieux. De ce côté, de jeunes hommes, pour un modique salaire, vous transpor- tent sur leur dos el quelques-uns vous laissent, les pieds dans l'eau, au milieu de votre course, aux grands éclats de rire des spectateurs. Notre ville, nouvelle Venise improvisée, présente un étrange et curieux spectacle; on n'entend que la voix du naulonnier; tout y est triste et silencieux; tout y prend un aspect grandiose et nouveau. On sent que la mort plane sur vous et vous cerne de tous côtés. La place Bellecour est devenue un vaste lac. Une voilure y vient enlever un poste de soldats oubliés. On sepromène en bateau sous les Tilleuls, et, comme le disait Paradin, les pois- sons nagenlentreles arbres où les oiseaux avaient l'habitude de se percher. Le cheval de la statue de Louis XIV a l'air de galo- per sur cette immense nappe d'eau. Le Gymnase, vu de la rue Saint-Dominique, ressemble assez à l'arche du dé- luge amarrée sur la place des Jacobins. L'hôtel de la Pré- fecture est, au style près, un véritable palais vénitien. Nos gondoles peuvent y circuler à l'aise. On y pêche de superbes truites. On navigue dans la galerie de l'Argue. La place des Cordeliers, avec son église, avec sa large et belle rue Gre- nette, avec sa colonne cannelée du Méridien, rappelle, de très loin, la place Saint-Marc à Venise.