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                          BENOIT PONGET                              109
prêtent à l'arbitraire. Or Poncet avait une sûreté de mémoire pro-
digieuse. Il savait par cœur non seulement le nom de chaque expro-
prié, mais et les dates du bail, et l'état et le chiffre des affaires de
l'industriel, et les moindres circonstances delà cause, et produisait
tous les points de comparaison imaginables. Nul moyen de « le
mettre dedans ». Avec cela d'un tempérament ardent, aimant la
lutte, infatigable, toujours sur la brèche. Il fut et restera le roi des
expropriants. Pourtant facile à traiter pour qui savait le prendre
au début et y apportait de la bonne foi. Mais, à tort ou à raison,
s'il croyait qu'on eût voulu le tromper, il était terrible et vous eût
poursuivi jusqu'au bout du monde.



   Je ne sais si les efforts de Poncet furent toujours couronnés de
succès en ce qui concernait les locataires, mais le sûr, c'est que
l'expropriation fut fructueuse pour plus d'un propriétaire. Savoye
prétendait que, dans ce temps-là, chaque propriétaire de la ville eût
dû ajouter à sa prière du matin l'oraison suivante : « Seigneur,
faites-moi la grâce de me faire exproprier un petit coin de ma p r o -
priété ! »
   Pour l'une des maisons situées entre la rue Tupin et la rueGre -
nette et qui produisait un revenu de 3,600 francs, l'expropriation
n'eut à prendre exactement que l'épaisseur du mur mitoyen
oriental, ce qui donna environ douze mètres carrés, pour chacun
desquels Poncet et Savoye recevaient de la ville, comme on l'a vu,
une somme de 525 francs. Il fallut, naturellement, payer à beaux
deniers comptants le propriétaire obligé de démolir. Quant aux
locataires, le chiffre desindemnités dépassa 20,000 francs ! On voit
dans quelles conditions devait parfois s'exécuter l'entreprise. Mais
le plus beau fut que le propriétaire, gardant le surplus de sa mai-
son, c'est-à-dire à peu près la totalité, vendit ce surplus 200 000
francs !


   Ainsi, lorsque Poncet et Savoye, substitués aux droits de la
ville, entreprenaient d'appliquer la loi de 1841 au percement de la
rue Centrale, ils subissaient cette situation singulière de donner