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26                   LA REVUE LYONNAISE
mesure que les deux jeunes gens étaient devenus plus intimes,
elle avait pris de moins en moins part à la conversation, ce dont ils
oubliaient de s'apercevoir; assise un peu à l'écart, paraissant con-
centrer toute son attention sur sa broderie, elle les laissait parler-à
à leur aise; à peine si parfois un fin sourire venait plisser sa
lèvre et prouver que rien ne lui échappait de ce qui se disait, et
surtout de ce qui ne se disait pas.
   Mme Evrard était une personne trop sage et trop prudente pour ne
pas avoir prévu la situation qui commençait, à se dessiner, et les
deux jeunes gens n'avaient pas eu besoin de se voir souvent pour
que la sympathie qui les entraînait l'un vers l'autre éclatât à ses
yeux. Sa haute raison, sa droiture, et l'amitié qu'elle portait à
Maurice et à Séverine l'avaient bientôt engagée à réfléchir sur ce
qu'il lui convenait défaire. Fallait-il arrêter les choses en principe,
etpour cela en appeler à la loyauté de Maurice? Devait-elle feindre,
au contraire, de ne se douter de rien, laisser le jeune homme et la
jeune fille se connaître, s'apprécier, et s'en remettre au temps et
 aux circonstances ponr unir deux cœurs évidemment dignes de se
 comprendre? Et pourquoi pas ce dernier parti? En l'adoptant, quel
 devoir de convenance ou de délicatesse trahissait-elle? Quels re-
 proches pouvaient lui être adressés? Maurice était un parfait
 galant homme ; son nom, son caractère élevé compenseraient cer-
 tainement aux yeux de M. Lefort la médiocrité de sa position.
N'avait-elle pas le droit de se préoccuper un peu du bonheur de
Séverine, sa meilleure, son unique amie? Et ce bonheur comment
mieux l'assurer qu'en confiant la jeune fille à cet homme fier et
généreux qui avait nom Maurice d'Artannes? Décidément tout lui
conseillait de ne point séparer les deux jeunes gens. Ils se conve-
 naient, ils s'aimaient.
   Pour ne parler que de Maurice elle ne doutait pas qu'il ne fût
épris de Séverine. Mais, se demandait-elle parfois, se rend-il
compte de ce sentiment, s'est-il interrogé lui-même, a-t-il analysé
ce qu'il éprouve ? Là commence l'incertitude. Comprendre qu'on
aime c'est craindre de perdre ce qu'on a, désirer ce qu'on n'a pas ou
être jaloux de ce qu'un autre possède. Mais Maurice en ce moment
ne songe pas qu'un jour Séverine peut lui échapper ; elle se montre
aussi affectueuse, aussi bonne qu'il peut le désirer, et il sait asse?