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110              ESSAI SUR LA CARICATURE

dégorger l'eau des toits, ou comme guetteurs accrochés au
sommet des tours, tantôt avec des poses douloureuses et
humiliantes, comme supports et escabeaux des statues qui
paraient le porche des Eglises.
   L'ascétisme mystique se complaisait à ces tableaux; il y
voyait une menace prématurée et un salutaire effroi des
peines éternelles, l'argument le plus sûr contre les révoltes
de la matière. A cet égard, on peut dire que pendant des
siècles, au nord de l'Europe surtout, la chrétienté a connu
dans toute ses rigueurs le martyrologe de la chair !
   La frayeur des sortilèges, du règne de Satan, les croyances
manichéennes, mal étouffées par la croisade des Albigeois,
venaient accroître la terreur et désespérer les âmes. L'art
s'en ressentit, la sculpture surtout ; toutes les statues, les
saints comme les anges, portent l'empreinte de la tristesse
et de la douleur. Le sourire en est proscrit.
   Lentement la réaction s'opéra ; l'esprit laïque secoua cet
ascétisme outré ; il se vengea de ses terreurs en retournant
contre lui les armes forgées par le clergé. Dans les contes,
dans les fabliaux, comme aux frises des châteaux et même
des Eglises, il osa mettre en scène les travers et les vices
des Clercs ; on en vint à rire du Diable et des bons tours
que lui jouaient les gens madrés. On sentit peu à peu
renaître la beauté des formes, le charme de vivre, la poussée
d'une sève nouvelle ; la Renaissance allait éclore.
   L'évolution fut complète etsousl'inspiration de l'Antique,
la caricature fit comme l'art, elle reprit une allure plus
humaine, plus libre et surtout plus gaie.
   Quiconque a dessiné, connaît cette admirable tête de
jeune Faune où, par une intuition de génie, Michel Ange
a figé dans un masque bestial et divin, ce naturalisme sacré,
culte du dieu Pan, qui fut un moment la religion de la