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29O LETTRES DU R. P. LACORDAIRE pas une réthorique d'académicien, mais de poète, comme celle de Chateaubriand. Par exemple : « La philosophie ressemble au firmament, elle en a l'étendue, les étoiles et les nuages. » Ou encore, à propos d'un séjour qu'il vient de faire dans un château du duc de Rohan : « Non, je n'en- vie point ces demeures superbes, non, ce n'est pas là que Ton trouve ce que Ton aime toujours; non, le ciel n'est point un palais, mais une cabane où Ton sait et où l'on aime. » Qui parle dans ce ton, à cette hauteur ? Un étu- diant de vingt-quatre ans écrivant à un ami, ou le P. La- cordaire suspendant à sa bouche l'auditoire de Notre- Dame? S'il produisit des effets extraordinaires, ce n'est pas tant à cause de sa grande éloquence et de son grand art que parce que dans cette grande âme vibrait l'âme de sa géné- ration. Parmi les lettrés de tout ordre lui surgissaient des disciples enthousiastes. Chaque jour croissait le nombre de ceux qui n'envisageaient plus le catholicisme en ennemi, et beaucoup, qui ne s'en doutaient pas encore, s'engageaient sur la voie qui les conduisait à une fin chrétienne. Ce courant puissant, c'est lui qui l'avait créé, une ortho- doxie et un libéralisme également inflexibles venant en aide à son génie oratoire. Le rêve de sa jeunesse et de son âge mûr allait s'accomplir ; que d'espérances ! Hélas, qui n'espérait pas, en ces années d'optimisme et d'illusions ! Ce qui arriva, nul ne l'ignore. Croirait-on que dernièrement il a paru un livre pour établir que Lacordaire ne fut jamais libéral : Curieux phé- nomène psychologique, offert par un écrivain respectable, sincère, raisonnable et niant l'évidence. Non, le P. Lacor- daire n'a jamais démenti un libéralisme qui n'était pas seulement le fruit de ses réflexions, mais de sa hauteur