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236               UNE VILLE DU MOYEN AGE

une plus surprenante hauteur que dans cette prodigieuse
abside. Nulle part le maître de l'œuvre n'a mêlé plus de
science à plus de témérité, plus de vigueur à plus de grâce.
On dirait qu'il s'y est appliqué à renverser toutes les règles
de la statique et qu'il s'est moqué à plaisir des lois de résis-
tance des matériaux. L'ingénieur se demande, stupéfait,
par quels artifices diaboliques les voûtes peuvent se tenir
en l'air sans autres appuis que de frôles faisceaux de colon-
nettes, à peine visibles dans le torrent de lumière multico-
lore tamisée par les baies immenses. Certes, les proportions
de cette partie de l'édifice ne sont pas fort correctes; il y a
bien un peu de fantasmagorie dans le truc architectural qui
consiste à rejeter au dehors, derrière les vitraux, les vérita-
bles appuis, pour ne laisser voir que des supports invrai-
 semblables de légèreté; la débauche de lumière qui vous
attend au sortir des sévères pénombres de la nef romane a
quelque chose de théâtral ; à la réflexion, cette antithèse
choque par sa violence même, mais l'impression générale
est absolument saisissante : la sensation est unique.
   L'ornementation de détail est à l'avenant, les « follia-
giers » et les « tailleurs d'images », s'en sont donné à
 cœur-joie. Ce sont des motifs exquis, rencontrés dans tous
les coins; on y retrouve avec moins d'abondance, mais
plus de goût et de modération, le même coup de ciseau
qu'à notre église de Brou; le xvie siècle a évidemment
cherché a y corriger par ss touche gracieuse le brutal coup
de pouce du xne.
   Je m'arrête, de peur de me laisser choir dans d'impossi-
bles descriptions ; il nie suffit — et je ne serais pas d'ailleurs
habile à faire mieux — d'avoir croqué en quelques lignes
cette curieuse épave des siècles passés, recueillie, restau-
rée, presque ressuscitée par un architecte amoureux de son