page suivante »
ET LA POÉSIE PHILOSOPHIQUE 95
Ne mesurant jamais sur ma fortune infime
Ni le bien, ni le mal dans mon étroit sentier,
J'irai calme, et je voue, atome dans l'abîme,
Mon humble part de force à ton chef-d'œuvre entier (12).
Mais cette résignation stoïque à un ordre implacable,
cette coopération plus illusoire qu'effective à la marche de
l'univers, ne reçoivent-elles pas des événements les plus
cruels démentis ? On a dit quelquefois qu'il n'y a pas de
matérialiste au lit de mort d'une personne aimée. Il n'y a
pas non plus de fataliste pleinement résigné en présence
des humiliations et des douleurs de cette autre mère qu'on
appelle la Patrie. Nos terribles épreuves de 1870 avaient
profondément ébranlé l'âme de notre poète. La loi du plus
fort est-elle donc Yultima ratio, la raison dernière de toutes
choses ici-bas, et dans ces transformations du monde, dans
ces déchéances soudaines des êtres individuels comme des
nations, n'y a-t-il rien qui puisse défendre le faible ou
venger l'opprimé ? La justice, en un mot, est-elle, suivant
le mythe antique d'Astrée, remontée .aux cieux, dans le
domaine de l'invisible, en délaissant à jamais notre hori-
zon ? Tel est le sujet de la plus importante des œuvres
philosophiques de Sully-Prudhomme, de son poème de la
Justice.
A ce problème de la souffrance, de la transformation du
monde physique comme du monde politique par une série
de catastrophes, la philosophie de l'histoire n'a opposé
jusqu'ici que des réponses discutables, et la poésie s'est
bornée à en exposer les divers aspects sans conclure. Ce
qu'a fait par exemple Voltaire dans son poème sur le
(12) Les Destins, p. 244.