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D'UN VIEUX GROGNARD 57
ma famille, s'informa de la situation générale du pays et
reçut, d'ailleurs, avec beaucoup de calme l'assurance que
je lui donnai de l'apaisement des passions révolutionnaires
et de la prochaine cessation des persécutions religieuses.
— Il en sera, dit-il, ce qu'il plaira à Dieu. Les épreuves
que nous subissons ne sont pas imméritées et la lutte est
souvent moins dangereuse que le triomphe.
— Préféreriez-vous donc, lui dis-je, ce presbytère
rocheux, disputé aux chauves-souris et dont l'accès néces-
site une si dangereuse gymnastique ?
— Les vices et les tentations y entrent aussi plus diffi-
cilement et la paix du cœur y est moins troublée que dans
la société humaine.
La vieille étant remontée au sommet de la crevasse pour
faire sentinelle, j'abordai avec l'abbé le sujet de mon
voyage. Je lui racontai toute mon aventure de Vais, sans
lui cacher l'affection profonde que j'avais vouée à Jeanne
— affection qu'une longue absence n'avait pu effacer, et la
preuve, ajoutai-je, c'est que je suis venu ici pour elle autant
que pour vous.
L'abbé m'écoutait avec un étonnement mêlé d'une sorte
de satisfaction. Sa figure prit tout à coup une expression de
gravité et de tristesse^qui me frappa douloureusement.
— Mon jeune ami, dit-il en me prenant les mains, je
ne pensais pas qu'un sentiment, né de si courtes entrevues,
eût survécu à cinq ans de vie militaire. J'espère, dans tous
les cas, que cette longue absence vous donnera la force
de supporter une triste nouvelle. Du courage, mon cher
enfant ! La vie n'est qu'un tissu de déceptions et d'amer-
tumes, et ceux qui s'en vont jeunes ne sont pas les plus Ã
plaindre. Un poète grec l'a dit : Il meurt jeune celui
qu'aiment les dieux.