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l'ÉLOPONÈSE. 261
un gite dans le village de Carvathy, construit sur les limites de
l'ancienne ville.
V.
CAKVATHY.
Ce hameau consiste en une dizaine de masures qu'habitent
quelques hommes maigris par la fièvre et l'indigence, cultivant
çà et là un champ stérile, semblables aux loups affamés qui
errent, sans nourriture, autour des tombeaux de Mycènes. Ja-
mais je ne m'arrêtai dans un khan plus misérable que celui
de Carvathy ; les murs crevassés soutenaient à peine le toit fendu
qui laissait entrer, selon le temps, le soleil ou la pluie. La pre-
mière pièce servait d'écurie, et les animaux domestiques y vi-
vaient presque en commun avec leurs maîtres ; le chien , l'âne
et le porc durent céder la place à nos chevaux et allèrent s'a-
briter , comme ils purent, sous le bord avancé du toit. La se-
conde pièce était habitée par la famille composée de cinq ou six
personnes ; hommes, femmes et enfants vivaient là pêle-mêle ,
au sein d'une atmosphère noire et enfumée. Le denûment de
ces pauvres gens ne les empêcha pas de me recevoir avec la plus
cordiale hospitalité et ils me cédèrent un coin tout entier du
foyer ; je fus obligé d'y passer le reste de la journée à cause
de la pluie qui continuait à tomber par torrents. Le person-
nage le plus intéressant de la famille était une aïeule centenaire ;
elle passait ses jours et ses nuits sans mouvement et sans som-
meil , adossée contre la muraille et enveloppée de couvertures.
On eût dit que ce corps usé cherchait à retenir en lui la vie Ã
force d'immobilité , veillant sans cesse de peur qu'elle ne lui
échappât pendant son sommeil. Cette vieille femme était en-
tourée par ses enfants de la vénération la plus profonde et des
plus tendres soins ; on reconnaissait à la fois dans leur manière
d'agir envers elle la piété filiale et le respect dû à la vieillesse. De
chaque côté de son front, deux boucles de cheveux blancs s'échap-