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512 UNE VJS1TE AU TOMBEAU DE JACQUARD.
Pitié pour son martyre et pour son agonie ! »
Et déjà , dans son cœur écoutant son génie ,
Jacquard impatient rêve d'anéantir
La géhenne où tu meurs, pauvre petit martyr.
Déjà , le vieux métier en cache un autre en germe ;
Il sonde avec ardeur l'arcane qu'il renferme ,
Sans maître , ni conseils , ni livres, mais guidé
Par ce regard profond à l'amour accordé.
Chaque jour, en lui-même , il calcule , il mesure
Du métier pressenti l'idéale structure,
Effaçant aujourd'hui son ébauche d'hier ,
Mariant aux cartons ses aiguilles de fer,
Jusqu'à l'heure où son pied, en pressant la pédale ,
Fait jaillir la lumière en ce sombre dédale.
Et maintenant tu peux, loin des samples maudits,
Secouer au grand air tes membres engourdis ;
Pauvre enfant ! te voilà délivré ; remercie
Celui qui fut pour toi comme un second Messie !
Et t o i , dont le regard accueille avec soupçon
Ce métier inconnu , c'est aussi ta rançon,
C'est ton corps retrempé, c'est'une âme plus forte,
0 craintif ouvrier, que ce métier t'apporte.
Vois, comme sous ta main , clavier harmonieux ,
Il exhale à souhait la musique des yeux ,
La gamme des couleurs plus brillante et plus nette ;
Dans son vol plus agile admire la navette ;
Ne croirait-on pas voir, armé de son patin ,
Un petit pied de fée effleurer le satin,
Et les fleurs par milliers, sous sa fertile danse,
Naître au bruit du battant qui marque la cadence.