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530                      RÉTIF DE LA BRETONNE.
 d'avoir su condenser ses qualités, sa fougue, ses observations nombreuses,
même ses vues utopiques dans un roman de quelques pages, comme l'abbé
Prévost a su le faire dans Manon Lescaut La personnalité de Rétif s'est perdue
dans ses livres, comme le raétal d'une statue, lorsqu'elle est mal fondue, se
répand par les fissures de l'argile qui l'environne. Comment retrouver la
slaïue? comment recomposer la figure évanouie ? A peine peut-on recueillir
ca et là quelques débris, quelques fragments d'airain liquéfié et les dis-
tingue! des scories qui s'y ajoutent ou les recouvrent.
    Rétif mériterait une étude complète ; pour l'entreprendre, il faudrait avoir
 lu ses deux cents volumes; mais alors quelle moisson d'idées singulières on
récolterait. Moi-même des quinze ou vingt volumes que j'ai parcourus, j'ai tiré,
je crois, une assez belle gerbe, que j'aurais pu grossir encore. Sans doute,
Rétif a dû se répéter; dès le second tome, on ne tarde pas à s'en aperce-
voir ; mais, même en se répétant, Rétif, possédé de la manie que nous lui
connaissons, n'a pu s'empêcher de rencontrer des veines curieuses et inexplo-
rées. Il se dislingue, en effet, par une liberté de jugemeut bien propre à
 nous étonner, nous autres hommes par excellence du décorum littéraire et
 philosophique. Ce n'est pas lui qui aime à fourrer ses pieds dans les sou-
liers d'aulrui ; il a une horreur du sentier battu qui fait plaisir à tous ceux
qui se sentent un peu de dégoût pour cette espèce de communisme litté-
raire, nauséabonde et médiocre, qui, au détriment de l'originalité française, a
tout envahi, journaux, livres et revues; lisez plutôt ce jugement littéraire :
    « Que dirais-je de Racine ? que c'est le Raphaël des peintres, mais qu'il a
cherché la nature dans une belle imagination au lieu de la chercher dans la
nature même. Otez cet admirable génie de la cour de Louis XIV, et placez-
le dans une république sévi're, échauffez son génie et qu'il recommence
ses pièces, vous aurez alors de vrais chefs-d'œuvre. Les taches de Racine
viennent de ses alentours, celles de Corneille de la trempe de son esprit. C'est
ce que prouve le fameux qu'il mourût de ce dernier. Examine de sang-froid
celte réponse prétendue sublime du vieil Horace, et tu verras qu'il ne pou-
vait dire ce qu'il mourût dans sa position. C'est Corneille qui répond ainsi et
non le romain. Celui-ci aurait dit: qu'ilvainqnft. Est-ce que ce vieillard aurait
dit : qu'il mourût. Dans sa bouche il eût été ridicule. Rome n'avait rien à ga-
gner à la mort du guerrier, mais Corneille envervt! l'a trouvé d'or, il l'a fait
briller comme un enfant qui jette des pétards, et les sols ont admiré, ainsi
qu'ils le devaient, une vraie sottise. »
   Ailleurs, il fait mieux comprendre sa pensée dans une apostrophe à Cor-
neille : a La réponse naturelle est celle que tu fais dans ton second vers,
si vivement critiqué, regardé comme un hors d'œuvre, comme une cheville :
                 Ou qu'an beau désespoir enfin le secourût. »