page suivante »
DES LANGUES ANCIENNES. 493
l'exactitude des mathématiques? C'est l'étroite simplicité des
faits dont elles raisonnent ; leurs formules ne sont si précises et
si rigoureuses, que parce que leur point de vue est borné.
Vous avez sous les yeux dix personnes, dix animaux mêmes
ou dix plantes, et vous êtes théologien ou poète. Tandis que
votre esprit est entraîné à travers les mille jugements divers que
ce spectacle suggère au philosophe ou à l'artiste, moi, algébriste,
je raisonne des propriétés du nombre dix. Dans une opération
aussi simple, aussi pauvre, à côté du monde de pensées qui
s'élève en vous, aurai-je grand sujet de me vanter si mes con-
clusions sont plus nettes, sont plus exactes que les vôtres.
Après cela, si l'évidence des résultats auxquels j'arrive dans
la sphère retrécie des chiffres et des lignes m'inspire dans ma
méthode et dans ma raison une telle confiance que j'imagine pou-
voir les appliquer souverainement au monde immense des réa-
lités vivantes, si je veux disserter des êtres qui sentent, qui pen-
sent et qui veulent comme je raisonnais des unités abstraites,
croyez-vous que j'en sois quitte pour des erreurs ? Dans tous les
jugements portés sur les caractères, les mœurs, les intérêts
mêmes, d'après la logique des mathématiques, un enfant dé-
mêlerait les plus monstrueuses absurdités.
La sagesse pratique, l'art de juger sainement dans les choses
usuelles, cette qualité d'homme de sens que l'éducation doit
développer avant tout, suppose un esprit autrement souple,
autrement habitué à tenir compte de mille nuances, de mille
complications, de mille contradictions, que l'intelligence rigide
des géomètres. Dans le domaine de la physique et de l'histoire
naturelle, combien paraîtront peu nombreux et peu complexes
les rapports sous lesquels on considère les objets, si l'on songe
à la variété, à la complication que présentent les faits de la psy-
chologie, de l'histoire, de la poésie, tout ce qui est le théâtre
d'action de l'âme humaine, tout ce qui reflète le jeu des passions
et de la liberté morale. Un homme formé dans l'étude des belles-
lettres, nourri de poésie, de philosophie, d'histoire, constam-
ment tenu en présence des images, vivantes et non point du
chiffre des choses, n'aura-t-il pas habité un monde plus réel,