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LETTRES SUE LA SARDAIGNE. 77
les yeux encore éblouis de toutes ces magnificences, et le
cœur ému de ces transports de franche allégresse et de
bonheur véritable, dont, hélas ! population vieillie, nous avons
perdu le secret. Que sont, en effet, nos grands jours de réjouis-
sance par ordre à côté de cette solennité populaire et reli-
gieuse ? de longues heures de désœuvrement ou de débau-
che, durant lesquelles le peuple, spectateur blasé, daigne Ã
peine prendre part à ces amusements éternels que le gouver-
nement paye à grands frais. En Sardaigne, au contraire,
le gouvernement reste complètement en dehors de la fête ;
c'est le peuple qui la donne ; c'est le peuple qui s'amuse ;
tout le monde est acteur ; les spectateurs seuls sont absents.
11 faut bien dire aussi que les Sardes, peuple primitif, conser-
vent encore la jeunesse du cœur, la poésie superstitieuse, la
foi naïve, et que le sentiment religieux domine les transports
de cette joie ingénue et louchante, môme dans ses excentricités
les plus bizarres. Hélas ! si la gaîté populaire ne doit exister
qu'Ã cette condition, ne faut-il pas lui dire, en France, un
éternel adieu. Mais je m'aperçois que mes essais de morale
produisent leur effet soporifique sur moi, sur nous deux,
peut-être : mes yeux se ferment, mes jambes faiblissent ; en-
voyez-moi coucher, je vous en prie , et pardonnez-moi mon
bavardage interminable.
M. H M.
(La suite à un prochain numéro).