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LETTRES SUR LA SARDAIGNK. 61
Le salon de son Excellence était brillamment garni : outre
quelques officiers supérieurs qui étaient là en compagnie de
Monsieur le Régent el du capitaine de la Gulnare, bâtiment
sur lequel j'avais fait ma traversée, j'eus le plaisir d'y re-
trouver quelques-uns de mes compagnons de voyage. La
conversation s'engagea péniblement, elle fut intéressante et
animée, comme elle devait l'être entre personnes qui se
voyaient pour la première fois, pour la dernière peut-être.
L'entrée du vice-roi, autour duquel chaque convive vint se
grouper, après les révérences d'usage, mit chacun un peu
plus à l'aise, et réchauffa les amabilités par ordre. Le dîner
était somptueux, dînera la française, mets et langue compris,
et canoniquement arrosé des vins de France les plus authen-
tiques, el des vins de Sardaigne les plus chauds et les plus
parfumés, vins délicieux, qui plus connus occuperaient la
première place dans la cave d'un gourmet parisien. L'affabi-
lité de son Excellence, qui sait en homme d'esprit mettre de
côté, autant que possible, le cérémonial et l'étiquette, réussit
à faire éclore un peu d'entrain et de gaîté dans un dîner de
cérémonie. La causerie, longtemps indécise, s'arrêta bientôt
sur le sujet qui intéressait le plus la portion voyageuse et
étrangère des convives. On parla des mœurs de la Sardaigne,
de son organisation, des réformes naissantes et laborieuse-
ment imposées, de l'omnipotence abusive du clergé el de la
noblesse, et enfin de l'avenir brillant de cette île que sa
position el ses richesses naturelles feront un jour reine de
la Méditerranée. Au reste, voici le plus brièvement possible
le résumé de tous ces propos. En vérité, cher ami, si je ne
savais l'intérêt que vous attachez à ces questions d'organisa-
tion et de progrès, franchement je vous engagerais à passer
les alinéas suivants. Je vais être pédant, et ennuyeux plus
encore que par le passé : vous voila prévenu , j'entre en
matière.