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LA CÈNE. 67
nant chaque jour plus complexes, nous recherchons dans les œuvres
d'art un degré d'expression impossible à concilier avec la simplicité
et la pureté idéale de la forme. Le règne de la beauté simple, le
temps des artistes grecs, aura été sans doute la saison la plus char-
mante, l'époque par excellence de l'art ; mais les sociétés modernes
ont irrévocablement dit adieu à ce monde calme et serein de la forme
pure. Les artistes doivent renoncera retrouver la beauté de Phidias
et même celle de Raphaël ; la face humaine a vieilli ; la seule beauté
actuelle, c'est celle de l'homme mûr, l'expression ; il faut faire
notre deuil de l'adolescence des dieux grecs et de la jeunesse des
madones. Cette expression plus dramatique que nous exigeons
aujourd'hui des œuvres d'art, ne peut s'obtenir que d'un pinceau
tout-à -fait réaliste et qui reproduise la nature actuelle; la vérité et
l'énergie de l'expression, c'est la beauté moderne dans les arts
plastiques, de même que le drame est toute la poésie moderne. Le
réalisme qui coexiste dans l'œuvre de M. Janmot avec des tendances
mystiques très marquées le constitue mieux dans les conditions d'un
art progressif que la recherche absolue de la forme et de la ligne
idéales; il résulte aussi de cette double préoccupation du naturel
des formes et du sens religieux des compositions, une remarquable
variété dans le talent de l'artiste. Le pinceau qui a produit la
fleur des champs, après le Christ au jardin des Olives et la
sainte Cécile , a fait preuve d'une merveilleuse richesse. Une
œuvre aussi importante que la Cène exécutée dans un genre
aussi difficile et aussi monumental que la peinture à fresque
place son auteur au premier rang parmi les peintres contemporains.
Espérons qu'elle lui vaudra une justice qui a été bien tardive de la
part de ses compatriotes; si d'autres encouragements lui font
défaut, qu'il reçoive au moins ceux d'une critique loyale qui ne se
croît pas interdit d'admirer et d'exprimer hautement ses sym-
pathies.
Victor DE LAPRADE.