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jugements tout faits dépend, pour celui qui les reçoit, d'un
bonheur de position et non point du mérite philosophique de
son esprit ; j'ai donc pu dire que de telles opinions sont le
fruit du hasard.
Arrivé à ce point extrême de mon analyse, j'ai besoin de
vous rappeler, MM., ce que je vous ai dit déjà , que j'exami-
ne un type abstrait dont j'exagère à dessein les principaux ca-
ractères, plutôt qu'une réalité vivante; carà côté des dangers
nécessaires de notre profession, j'ai dû vous signaler ceux-lÃ
môme qui ne sont que possibles. Réfléchissez bien à la toute
puissance de l'habitude, et souvenez-vous que j'ai supposé,
de la part de l'homme que j'étudie, une complète soumission
à son influence; or, messieurs, n'admettrez-vous pas avec
moi, sans donner à cette remarque une fâcheuse interpréta-
tion, que bien souvent, trop souvent, c'est le hasard, le ha-
sard seul, qui décide de la nature des causes que l'avocat se
trouve chargé de défendre, et par cela même du point de
vue qu'il adopte dans certaines questions. N'est-il pas vrai
qu'il est obligé parfois d'accepter la solution de mille cas
douteux de la jurisprudence, auxquels il n'avait pas encore
réfléchi, telle que la suggère l'intérêt de son client, sans se
demander d'une manière formelle, si c'est bien là celle que
choisirait sa raison livrée à elle-même. Ces nécessités fré-
quentes de la pratique des affaires ne se transforment-elles
pas à la longue en habitudes, et, par une incessante usurpa-
tion, ces habitudes ne peuvent-elles pas devenir les lois de
l'intelligence ? ne puis-je pas dès lors soutenir que l'homme
qui a consenti à recevoir les idées qu'il développe chaque
jour, du hasard qui distribue les causes, peut en venir à rece-
voir de même du hasard ses opinions en matière philosophi-
que , en un mot que placé en face de tous les grands problê-
mes de l'ame, il aura perdu la faculté de se déterminer ra-
tionnellement entre leurs diverses solutions.