page suivante »
310
en riant sur le bord des abîmes ? Les grands mots de nature,
de vérité et de vertu ! D'une main il essaya d'ouvrir les
portes de l'avenir et de poser des fondements solides au droit
social tout entier ébranlé ; de l'autre, il rouvrit les portes du
passé, sonda les origines des choses, et montrala nature comme
la mère, la nourrice et l'institutrice du genre humain. Pu-
bliciste et poète à la fois, il s'arrogea, au nom de son génie,
la double magistrature que Cicéron et Virgile avaient exer-
cée avec plus de solennité, dans des temps sans doute plus
décisifs. Mais, quelques formes que la civilisation puisse
prendre désormais, alors môme qu'elle serait conduite par
la fatalité à choisir entre le sentiment religieux et l'esprit
philosophique, qui sont également nécessaires à la vie des
nations, croyants ou raisonneurs, tous les hommes sincères
et intelligents de l'avenir salueront, dans l'enfant des Alpes,
l'homme qui a rendu à notre pays la conscience du bien et
du vrai, la pureté et la raison. Ne nous y trompons
point, c'est un suffrage de cette espèce qui a accueili dans le
monde antique Virgile, cet autre fils de la nature, et qui,
sauvant son génie des ruines du polythéisme, a prosterné Ã
ses pieds tous les hommes pieux du moyen-âge charmés par
le parfum de sa virginité et de sa religion.
Il me semble qu'on n'a pas fait encore d'une manière as-
sez équitable la part des deux sortes de poésie, dont l'une
marque le principe des sociétés, dont l'autre en forme le cou-
ronnement. Signaler leur caractère, leur loi, leur valeur re-
lative, me semble une des plus belles tâches que la critique
puisse s'imposer aujourd'hui. Est-il vrai qu'il n'y ait de poé-
sie que dans les temps primitifs ? est-il vrai que le mystère
qui est l'essence de toute poésie, ne se rencontre que dans
l'enfance des sociétés, et ne puisse aussi bien éclore au milieu
d'une civilisation avancée? je ne le pense point. Lorsque les
peuples sortent du sein de la nature, et qu'ils marchent à la