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les trouvera bénins et louangeurs. Ils exalteront volontiers
toutes les Atala et Virginie dont nous avons été inondés ;
ils se confondront en admiration devant tel chaudron bien
luisant ou telle dorure qui scintille et chatoie au milieu de
son cadre; ils seraient volontiers portés à juger le mérite
d'un tableau d'après les dimensions de sa bordure, et ils don-
neront toujours la palme à celui qu'ils trouveront le plus
frais et le plus brillant. Ici, je ferai remarquer qu'on est frais
et brillant à leurs yeux lorsqu'on est jaune p u r , rose étince-
lant ou bleu céleste. Le violet sans tache leur plaît aussi in-
finiment ; car pour ce qui est de la dureté des tons et de la
crudité en général, ils sont sourds et aveugles. Telles verdu-
res écorchent, pour ainsi dire, les yeux de l'artiste, tant elles
sont âpres et crues, qui leur paraîtront à eux une très-con-
fortable pelouse. C'est leur mot. N'allez donc point leur par-
ler d'harmonie, car ils vous demanderont s'il s'agit de Ros-
sini ou de Meyerbeer, et ils vous diront encore fort spiri-
tuellement que la crudité ne leur est connue que comme qua-
lité essentielle de tout corps qui n'a pas subi l'action du feu.
Et ces gens-là se reconnaissent au premier coup-d'œil par
leur enthousiasme pour les chasseurs au lièvre, pour les
jeunes filles aux cheveux rouges et aux yeux de porcelaine
de vieux Sè-vres. Le type idéal de l'Arabe sauvage et sévère
leur paraît consister dans la tête de ce Samaritain que vous
savez , lequel ressemble assez bien à quelque joli sapeur de
la garnison, occupé à boutonner ses guêtres ; tant est grande
la philantropique indignation qui l'anime ! Bonnes gens au
fond, souriant volontiers et ne blâmant jamais de peur de
faire de la peine ; du reste ne s'y connaissant point et avouant
sans façon leur ignorance ès-beaux arts.
J'allais oublier qu'ils regardent notre Louis-le-Grand de
Bellecour comme revêtu d'un costume espagnol « que l'on
portait de son temps à la cour, » disent-ils ; ou plutôt ils ne
le regardent pas du tout, car ils donnent à ce groupe le sur-
nom grotesque de cheval de bronze.