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Causerie. Lyon, le 23 avril.

Ouvrons l'oeil !

Les fous ont fait parler d'eux cette semaine, sur plusieurs points du territoire français. Il est malheureusement évident que, par suite de considérations diverses, on se hâte souvent beaucoup trop de rendre à la liberté des malades incomplètement guéris. De là, les actes de violence, les effusions de sang dont on vient d'avoir de nouveaux exemples.

Quand un passant est grièvement blessé par un aliéné, c'est pour lui une mince consolation de se dire que, son agresseur est irresponsable de ses actes.

La blessure n'en est pas moins grave, ni moins douloureuse.

Si Vacher est finalement reconnu partiellement irresponsable, cette constatation ne rendra la vie à aucune de ses innombrables victimes.

Il est donc essentiel d'apporter la plus extrême attention dans l'étude des aliénés avant de les déclarer guéris et inoffensifs. L'inconvénient qu'il peut y avoir à ce qu'un malade soit longuement retenu dans une maison de santé ou un asile ne saurait être mis en balance avec le danger que présente la libération prématurée d'un malade qui peut se porter, d'un moment à l'autre, à tous les excès.

Il est vrai qu'il y a des fous de la plus dangereuse espèce qui échappent malheureusement à la camisole de force.

Il y a, par exemple, les agitateurs, les monomanes du désordre, ceux de la régénération de l'humanité par les explosifs, et combien d'autres qui circulent en liberté, sans même une simple muselière !

Mais il est des monomanes inoffensifs parmi lesquels se manifestent dos cas fort singuliers.

J'ai connu celui d'un homme d'une quarantaine d'années qui se croyait mort tant que duraient ses accès. Sa famille se désolait et le médecin qui le soignait commençait à parler de l'interner dans une maison de santé, quand un ami du pauvre malade eut une idée simple et ingénieuse à la fois, qui arrangea fort bien les choses.

Un jour, le monomane était en proie à un de ses accès. Etendu sur son lit, les mains jointes, les yeux mi-clos, il faisait le mort avec une profonde conviction, se considérant comme déjà parti pour l'autre monde...

L'ami en question arrive, en compagnie de quelques parents du mort, et s'assoit au pied du lit en donnant les signes d'un chagrin poignant : Hélas! hélas! s'écrie-t-il d'une voix étouffée par des sanglots improvisés, mon pauvre camarade, te voilà donc mort, toi si jeune, si plein d'avenir!... Quel malheur, mon Dieu ; quelle horrible chose. Tu connais maintenant le mystère de l'autre vie !

Le mort ne bougeait pas, enchanté, flatté dans sa manie, en entendant constater ainsi son décès.

Enfin! poursuit l'ami, en essuyant ses yeux d'ailleurs parfaitement secs, puisque tu es mort, il va falloir t'enterrer !...

Ici, le mort commença à dresser l'oreille...

Le triste moment est venu, poursuivit l'ami ; j'ai tenu à y assister, à donner les derniers soins à ce cher compagnon de ma jeunesse...

Et allant ouvrir la porte de la chambre mortuaire, il fit entrer un croquemort portant un cercueil.

A cette vue, le défunt épouvanté poussa un cri et rentra aussitôt, d'un seul bond, dans le monde des vivants, où Dieu merci, il est encore.

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